André Ze Jam Afane

Depuis longtemps André Ze Jam Afane, tour à tour poète, conteur, auteur, slameur et finalement tout cela à la fois, a eu l'occasion de rencontrer de nombreux musiciens, pour la plupart jazzmen et improvisateurs. On a pu l'entendre aux côtés de Vincent Courtois, Daniel Erdmann, Laure Favre-Kahn, Francis Le Bras, Sylvie Courvoisier, Julien Lourau, Hélène Brechant, Ellery Eskelin, Louis Sclavis, Georges Pludermacher et beaucoup d'autres... Il était donc grand temps que Macao lui pose quelques questions...

Peux-tu nous présenter ton parcours, tes rencontres, tes influences ?

Je suis originaire du Sud Cameroun et vis en France depuis septembre 1986. Je suis juriste de formation et suis venu à l'écriture par amour pour la musique : celle des sons qui font sens. J'ai sûrement été influencé par tous ceux avec qui j'ai travaillé, tout ce que j'ai écouté, mais c'est principalement le Blues Funéraire des Bulus du Sud Cameroun qui m'a révélé à ma propre mélancolie. Sont venus ensuite et dans le désordre, Pierre Akendengue, Francis Bebey, Otis Redding, James Brown, Fela Kuti, Manu Di Bango, Peter Tosh, Nina Simone, John Coltrane, Jimi Hendrix...

J'ai lu que ton père était l'auteur de l'Hymne National du Cameroun. J'imagine que ce n'est pas quelque chose d'anodin dans ta formation.

Mon père était mon guide et moi son disciple, il m'a initié très tôt à l'écoute la plus intime, nécessaire aux arts d'imitation. C'était un travailleur acharné qui a écrit à 18 ans un poème appelé le Chant du Ralliement, c'était en 1928. Il a su enseigner cette chanson pendant plus de 30 ans aux enfants du Cameroun qui étaient ses élèves. C'est cette performance qui a poussé les Camerounais à choisir ce chant de résistance connu de tous, comme Hymne National à l'indépendance du pays en 1960.

Y avait-il une forte pratique artistique au sein de ta famille ?

Je suis né dans une famille imprégnée de fortes traditions ancestrales, mon grand père paternel était forgeron et mon grand père maternel prêtre de la religion Beti. Je vous laisse deviner la place de l'art dans ces cultures d'Afrique Noire.

Comment es-tu venu à l'art du récit, as-tu toujours écrit, inventé, raconté ?

J'ai commencé par la récitation des comptines et prières Bulu, sont venues ensuite les récitations rythmiques de l'école primaire, les cahiers de poésie. Les comptines Bulu sont pleines d'onomatopées surtout dans les devinettes. C'est une langue de ton, on s'amuse avec sa musique et on invente sans cesse. C'est parce que j'adorais le dessin et les leçons d'écriture que je me suis mis à écrire, mais juste pour me divertir.

Tu as démarré ton travail poétique, il me semble, en partant de la tradition des contes Bulu. Est-ce que tu peux nous en parler ?

Mon rapport à la langue Bulu est très intime, maternel et musical, c'est la langue du chant parlé par excellence. Au fur et à mesure le français devenait ma deuxième langue maternelle, parce que je rêvais et pleurais en français, je l'ai utilisé un peu comme le Bulu.

Tu as quitté le Cameroun très jeune pour étudier en France. J'ai l'impression que le regard que tu portais sur le monde qui t'entourait à l'époque n'a jamais vraiment disparu et que tu fais souvent appel à lui dans tes textes. Le regard de l'étranger, peut-être ? Qu'en penses-tu ?

Je suis né dans un petit village perdu dans la forêt du Sud Cameroun, je me sentais déjà étranger et perdu dans la ville Africaine. Ce regard du voyageur ne m'a jamais quitté.

Lorsque j'écoute Les Contes de Rose Manivelle, qui marquent ta première collaboration avec Vincent Courtois, sa suite l'Homme Avion et dernièrement le trio Bulu-Fulassi avec Daniel Erdmann et Francis Le Bras, j'ai la sensation que ton propos et ton regard sont devenus beaucoup plus aiguisés, moins indulgents, moins distancés. De même, il semble que tu t'éloignes progressivement de la forme du conte. Qu'en penses-tu ?

Je pense qu'il y a une différence entre ce que l'on travaille et ce qui est publié, tout dépend des envies. Dans Rose Manivelle mon sujet était le conte, dans l'Homme Avion c'était la poésie, dans Bulu-Fulassi nous sommes trois à nous mettre au service de l'improvisation, le chant prend plus d'importance, je choisis les mots les plus proches de la musique.

L'association avec la musique, le jazz, l'improvisation, cela a-t'il été naturel ? Tu ne chantes pas, tu ne rappes pas et pourtant tes mots, tes phrases s'insèrent parfaitement dans la musique, au même niveau et à la même place que les instrumentistes, ni devant, ni derrière. Comment gères-tu l'improvisation collective, en particulier rythmiquement ?

Les musiciens m'ont fait confiance, ils m'ont aidé à trouver ma place en me disant " fais ton truc et ne t'occupe pas de nous", après c'était comme le vélo. Les syllabes que je prononce sont des sons, je me sers des couleurs proposées par les musiciens pour improviser. C'est à ce niveau là qu'on est à l'écoute et qu'on s'amuse. Pour ce qui est du rythme, il suffit d'aimer la danse et de donner à la fois ce qu'on a et ce qu'on est.

Comment vois-tu la scène du slam, très populaire depuis ces dernières années ?

Quand on vient d'une culture orale, on aime tous ce qui participe à cela. Les ateliers de slam et les thèmes qu'on peut y développer permettent de donner aux élèves et apprentis slameurs l'envie d'écrire et de réciter la poésie. Par contre, les scènes de Slam, où l'on se divertit à l'écoute des paroles heureuses ou parfois malheureuses de certains slameurs peuvent se révéler frustrantes, quand on y participe sans jamais y trouver sa place. Si on y va pour la poésie, elle peut en souffrir.

Sinon, la médiatisation commerciale du mouvement Slam en a fait une sorte d'école sans discours, où le mimétisme des célébrités est de mise jusqu'en forêt Equatoriale Africaine, ça donne à réfléchir, au moins sur le nombrilisme et l'idolâtrie.

Qu'est-ce que tu écoutes ces temps-ci ? Que lis-tu également ?

J'écoute Nina Simone, j'aime cette manière qu'elle a, dans son chant, d'être fragile et bouleversante. Sinon, je lis plein de choses en même temps, beaucoup de journaux et pour le plaisir des mots l'intégral de René Depestre.

Quels sont tes derniers chocs artistiques, esthétiques ? Y a-t'il des artistes dont tu aimerais nous parler ?

Mon dernier choc artistique est l'Ensemble Nord Sud de Julien Chirol, on y découvre la musique Santeria de Cuba dans un habit de noblesse. J'ai eu l'honneur d'introduire leurs deux derniers concerts à Paris avec un conte Yoruba. Ils ont enregistré cette musique et recherchent, il me semble, un bon distributeur.

Les grands musiciens de l'Hémisphère Sud rêvent que leur musique soit ainsi honorée. Salut monsieur Chirol.

Comment est perçu ton travail par les enfants, adolescents auprès de qui tu interviens ?

Ce sont de belles rencontres, on commence toujours par se mettre à l'écoute les uns des autres, et puisqu'on parle et se raconte souvent en musique, j'ai le souvenir de belles émotions. Parce que ce qu'on donne en partage c'est souvent les choses qu'on aime et qui nous passionnent.

Peux-tu nous parler de ton actualité, de tes projets, des concerts et disques à venir ?

Je prépare le festival Africolor, je ferai plusieurs ateliers et séances autour du conte et de la poésie. Je jouerai avec Vincent Courtois le 28 novembre à Villepinte. Le premier disque de Bulu-Fulassi sort début 2010 et c'est un bonheur.

Propos recueillis par Pierre Villeret

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