Cela fait plusieurs mois que le quintet Kobu,
un des groupes dont tu fais partie, travaille avec Hasse Poulsen.
Comment ce projet est-il né ?
C’est une proposition de Francis Le Bras, directeur artistique de
[djaz]51, qui nous soutient dans cette action. Nous avions le choix
entre plusieurs musiciens et il nous a paru intéressant de
travailler avec Hasse, au vu de sa musique, des groupes dont il fait
partie, autant comme leader qu’accompagnateur.
C’était la possibilité d’explorer un univers
différent du nôtre.
Un univers très
radical, marqué par l’atonalité et l'improvisation
totale : il n’y a pas eu de "choc des cultures"?
Non. On a l’impression que
l’improvisation totale est quelque chose de très libre,
alors qu’il y a évidemment beaucoup de travail en amont.
Même si parfois certaines choses paraissent libres, elles sont en
fait très écrites. Même si on improvise, il ne
s’agit pas de simplement prendre son instrument et de jouer ce
qui nous passe par la tête. Cela peut être le cas, mais ce
que l’on a fait avec Hasse en l’occurrence, est un
réel travail. Même si on ne peut pas parler de travail
d’écriture, il y a une véritable ligne de conduite,
une direction que l’on doit suivre, même si la
liberté est bien là dans le choix des notes ou du rythme.
J’ai
écouté une conversation que tu avais avec Hasse, entre
guitaristes, où vous parliez de la façon de travailler
son instrument. Il disait qu’il choisissait des mélodies
extrêmement simples, Frère Jacques en
l’occurrence, pour apporter un soin extrême à leur
interprétation. Est-ce que toi ou Kobu avez travaillé de
cette façon-là ?
Je suis tout à fait
d’accord avec cette idée : on a tendance naturellement
à aller vers la complexité. Quand on commence à
jouer un peu, que l’on maîtrise son instrument, on a
facilement tendance à jouer beaucoup, faire tout ce que
l’on peut faire, balancer beaucoup de notes, et quelquefois,
revenir à des choses très simples, pour les faire
vraiment sonner est très difficile. Ne serait-ce que
réussir à capter l’attention de quelqu’un
avec quelques notes est très important, plus que de
l’impressionner. C’est particulièrement valable avec
la guitare.
J’en parlais avec Marc Ducret : le guitariste n’a pas
à respirer physiquement pour jouer, contrairement au saxophone
ou à la trompette par exemple. Avec ces instruments la musique
respire naturellement. La guitare peut te faire tomber dans le travers
d’avoir un débit impressionnant qui ne
s’arrête jamais. Revenir à des choses simples te
permet de réfléchir à la gestion de l’espace
sonore. On a travaillé autour de cet axe avec Kobu, mais on a
pris la musique du groupe comme un tout, on a abordé tous les
éléments, en simplifiant les choses complexes et en
enrichissant les choses trop simples, pour arriver à un discours
clair et cohérent. Lorsque nos compositions étaient
très écrites et un peu compliquées, nous avons
essayé de les rendre le plus clair possible et l’inverse
également.
Au-delà de tout cela : la musique fonctionne toujours par des
cycles de tensions suivies de résolutions. Nous avons
travaillé nos compositions dans cette esprit-là :
quelquefois elles ont été "explosées" et lorsque
leurs constructions étaient trop simples, elles se sont
compliquées, enrichies. Elles sont devenues plus ouvertes.
Vous invitez Hasse
à jouer avec vous lors du Reims Jazz Festival. Comment
va-t’il s’intégrer au groupe ? Vous avez
déjà répété avec lui ?
On va se voir l’après-midi précédant le
concert, pour un filage avec lui et une dernière mise au point
sur le travail effectué ensemble. A priori il jouera sur le
thème "Kobu" de Christophe Sabbioni. Un morceau qui a beaucoup
changé suite à notre travail avec Hasse. On a beaucoup
travaillé le rythme. Nous avions tendance à jouer sur des
pulsations rapides et lui à l’inverse, à caser le
tempo. Les morceaux sont devenus beaucoup plus ouverts qu’ils ne
l’étaient, moins denses.
Est-ce que ce travail est perceptible ?
Évidemment. Toute la perception du groupe a changé. Nos
compositions qui étaient très écrites, sans
vraiment beaucoup de surprises, avec des structures très
traditionnelles (thème – chorus – etc.), ont
vraiment été explosées. Notre façon de voir
les choses a été modifiée, aussi bien
individuellement que collectivement. Il ne s’agit pas d’un
simple "brin de folie", car tout est vraiment très
travaillé. Même si lors du concert on pourra avoir
l’impression qu’il y a une tonne d’improvisations qui
partent un peu dans tous les sens, ce ne seront pas des choses
balancées au hasard précédant la reprise du
thème.
Projets pour Kobu ?
Suite à ce travail, un enregistrement est prévu. Mais on
ne sait pas encore si il se fera avec Hasse. Il pourrait être
conseiller artistique et participer à un morceau, comme pour le
concert à venir. Cet enregistrement serait vraiment
l’aboutissement du travail que l’on a réalisé
avec lui. La première étape était d’enrichir
le groupe avec son expérience et son point de vue. La
deuxième étape sera le concert. L’enregistrement
nous donnera une trace de cette évolution et nous servira, bien
sûr, pour démarcher.
Propos recueillis par Pierre Villeret
www.myspace.com/sebastienleibundguth |