Chief Inspector,

label histoire.

Comment est né ce label : qui en a eu l’initiative et pourquoi ?

Tous les musiciens du label constituent un collectif, une famille. Bien sûr, certains sont plus liés que d’autres et jouent plus souvent ensemble mais en gros, c’est une sorte de collectif. Un peu comme si Hask était un label.

En fait, tout a démarré, pour ma part en tout cas, à l’automne 1998 au studio des Islettes, une petite salle de concert située à La Goutte d’Or à Paris et qui organise 4 jam-sessions par semaine. Cet endroit était à l’époque animé principalement par cette bande, le trio slang de Laurent Geniez ouvrait une des jams, le groupe de Laurent Bardainne, une autre. David Aknin jouait de la batterie dans tous ces groupes et il était donc présent chaque soir. A l’époque venait jammer, Philippe Gleizes, Maxime Delpierre, Manu Codjia, Thomas de Pourquery, Médéric Collignon, Sylvain Rifflet et de nombreux autres. J’ai découvert tous ces musiciens à cette époque et suis devenu ami avec eux, nous partagions les mêmes goûts musicaux et la même soif de découverte. Jean-Philippe Morel lui était là un peu avant, il participait aussi activement aux jams mais c’était déjà fâché avec le programmateur du lieu.

Patrick, ce responsable m’a proposé à cette époque de m’occuper de la programmation des week-ends avec lui.

J’ai alors programmé, Quinte & Sens, le collectif slang naissant (le trio slang + médo et maxime delpierre) - les premiers Live étaient déjà incroyables - Thot, Print, le trio de Matthieu Donarier avec Manu Codjia et aussi un dimanche sur deux le Zhig Band de Sébastien Gaxie, un big band où ont défilé Alban Darche, Stéphane Payen, Médéric Collignon, Olivier Py, Claude Whipple, Maxime Delpierre, Daniel Zimmerman, Christophe Monniot, Jean-Philippe Morel, Fred Delestré, Sébastien Llado et de nombreux autres.

Depuis cette époque, je connais donc tous ces musiciens et suis très lié avec certains.

Nous nous sommes fâchés avec le Patrick des Islettes juste avant l’été 1999, il n’aimait pas la musique, trop free à son goût du coup tout le monde est parti des Islettes. Par la suite, deux squats, le Survolt’ et les Falaises ont vu le jour. En fait l’un a pris le relais de l’autre en tout cas c’est dans ces deux lieux que ces musiciens ont continué à interagir. Essentiellement aux Falaises pendant plus longtemps en tout cas, tous ces groupes ont pu jouer, répéter, grandir, se développer. Toute la jeune scène parisienne a joué la bas, le collectif slang, Dr Knock, Quinte & Sens, le Duo Bardainne – Gleizes, Print, l’Hommage à Albert Ayler, le futur trio de Maxime Delpierre à l’époque avec Mathias Alamane à la basse, Urban Mood aussi sans oublier Jim Black et l’Alas No Axis, divers groupes d’Ori Kaplan, Marc Ducret en solo. Il y a eu tellement de concerts et tellement de jams dans ce lieu que je ne saurais me rappeler de tous. Mais c’était un endroit incroyable avec une programmation très riche assurée par quelques musiciens (Johan Myran, David Aknin, Maxime Delpierre, l’équipe des Falaises aussi…..).
Pendant cette période, certains de ces groupes et musiciens ont gagné des prix au concours de la Défense, Dr Knock et le duo Bardainne - Gleizes, des prix de groupes et Manu Codjia, Jean-Philippe Morel et Médéric Collignon, des prix de solistes.

Du coup, Knock et le duo ont enregistré pour un label naissant Moon Soon Project mais le producteur a manqué d’argent (et d’énergie ?) pour fabriquer les disques et les publier. Dans une dernière tentative, ce « producteur » m’a intégré au projet mais il a tout abandonné sur un coup de tête et le projet Moon Soon en est resté là.

C’est à ce moment que j’ai créé Chief Inspector pour permettre à ces deux disques mais aussi à d’autres d’arriver dans les bacs. Le disque du collectif slang était aussi fini, sont venus s’ajouter à ces trois projets le groupe de David Aknin et de la chanteuse Jessica Constable « Soulreactive », le trio de Maxime Delpierre et une réédition du premier disque de Quinte & Sens, « Karibu ». Un début de catalogue, six références d’un coup pour marquer le lancement, pour ouvrir le catalogue, pour trouver un distributeur plus facilement aussi. C’est un pari mais aujourd’hui personne ne va venir signer ses groupes, personne n’allait le faire en tout cas, donc pourquoi pas ? C’était en tout cas une excellente occasion de tenter cette aventure, de franchir ce palier.

Les groupes signés sont composés de jeunes musiciens : Bornens, Py, Morel... C’est une volonté du label de donner leur chance à ces jeunes musiciens ?

La réponse à cette question est un peu dans la réponse à la première. En fait, je suis connecté à ces musiciens depuis maintenant plus de quatre ans. J’ai vu et je continue à voir évoluer cette scène, j’y crois, j’aime « leurs musiques », on continue à partager les mêmes vues, les mêmes goûts, les mêmes envies. Tout le monde a entre 25 et 35 ans ou presque, il y a une énergie collective intéressante. Le support disque, avec cellophane, label, logo, distribution, presse permet à tout le monde, à tous ces musiciens de franchir un palier, d’accéder à une certaine reconnaissance qui manquait. Donc oui, c’est une volonté du label mais plus que ça, sans eux, ce label n’aurait jamais existé, je n’aurais jamais entendu toute la musique Live que j’ai entendue aujourd’hui et tout ça ne serait pas possible. Le projet, ce n’est pas le label, c’est nous, tous ensemble qui essayons de nous installer dans le paysage musical hexagonal.

Avec Médéric Collignon et Manu Codjia, le label dispose de belles “locomotives” qui sont déjà identifiés et reconnus sur la scène française...

C’est vrai. Médéric a énormément de qualité, il a une personnalité incroyable et en plus, il ne joue pas « perso », il emmène tout le monde dans son sillage. Je pense à Philippe Gleizes et Maxime Delpierre par exemple, qui jouent avec lui dans ses différents projets et puis le collectif slang aussi qui commence à bénéficier de sa renommée même si c’est un collectif.

Manu aussi, il joue avec beaucoup de monde, il est connu, il a une présence médiatique que les autres n’ont pas. Il n’a pas la même influence que Médo mais …..
C’est simple quand je montre les disques aux gens, tout le monde dit la même chose : « connais pas, connais pas, connais pas, tiens Médéric ! connais pas, connais pas, connais pas, tiens Manu Codjia…..etc ». Tout simplement, ils sont la partie visible de l’iceberg.

Dr Knock, Quinte & Sens, Slang : comment définir (en dehors de la mise en avant de jeunes musiciens) le parti pris esthétique du label ? Free mais pas seulement ? Barré mais pas toujours ? Electro mais pas trop ? Jazz mais pas que ?

Je ne suis pas fermé aux autres musiques, aux divers courants du jazz qu’ils soient contemporains ou pas. Je suis susceptible de sortir des trios pianos, comme des choses plus electro, comme des albums dont l’esthétique est plus proche de quinte & sens, des fanfares, des choses totalement barrées pourquoi pas de temps en temps. Etre ouvert peut être, ouvrir ses oreilles, je ne sais pas

De quel label Chief Inspector se sent il proche ? En me baladant sur le site, je lis entre les liens des inspirations qui vont de Jim Black à la soul de Badu ou d’Angelo les enregistrements de Thristy Ear (Shipp, DJ Spooky) à ceux de Ropeadope... Doit on y voir des envies du label de se diriger vers des formations associées à ce type de répertoire ?

Je vais répondre à ces deux questions en même temps. Je peux vous parler des labels que j’aime, Thirsty Ear, Hatology et Hat Hut, Winter & Winter, Atavistic, Okka Disk, Anticon, Sketch, ECM (pas tout mais quand même), Thrill Jockey, Ninjatune, Warp, etc. Ensuite il y a les musiciens, Hamid Drake, Jim Black, Steve Coleman, le Dave Douglas des débuts, Jim Black, Greg Osby, Jason Moran, Bojan, Uri Caine parfois, Happy Apple, Mark Turner, Vandermark, Arto Lindsay, Delbecq, Orti, Ducret, Tortoise, Sonic Youth, les Roots, d’Angelo, Meshell …etc, etc. Et je ne vous parle pas des classiques, Miles, Coltrane, Monk, Mingus et tous les disques des années 50 et 60 sur Blue Note, Pacific Jazz, Prestige, Riverside, Impulse, Contemporary, Atlantic, Verve, Bethlehem, Mode records, ESP, Byg…etc.

Voilà, du jazz avant tout mais j’ai commencé à écouter de la musique en découvrant Marley donc, j’aime d’autres musiques, d’autres sons, Aujourd’hui encore chaque jour, je découvre des trucs que je ne connaissais pas à l’époque de leur sortie et que j’apprécie : squarepusher, tortoise, tout plein de post-rock, de l’electronica, du abstract hip hop….etc.

Cela étant, je ne crois pas que nous publions un jour des disques de soul ou même d’electronica. Pour cette dernière, ma connaissance de ces sons là est trop jeune, j’adore mais je ne connais pas très bien ou alors, le haut de gamme, les artistes les plus connus. Ensuite pour la soul, les Roots, d’Angelo, Bilal, Jill Scott et cie, ils le font très bien et je n’ai encore rien entendu en tout cas en France qui me donne envie d’aller dans ces directions.

Ensuite ajouter des rappeurs sur des instrus très travaillées du slang, pourquoi pas ? Mais il va falloir trouver des rappeurs français dont tout le monde apprécie le travail, et pour l’instant, ils ne sont pas dans les parages…

Les prochaines signatures, les prochains concerts, les projets quoi !

Des signatures, oui, oui.

Caroline, le groupe de Sarah Murcia, la bassiste de Magic Malik avec Gilles Coronado, Olivier Py et Franck Vaillant. MOP, le trio d’une jeune pianiste Bettina Kee avec Jean-Philippe Morel et Emiliano Turi. Ces deux-là sont surs ensuite quand ils vont sortir c’est une autre histoire, avril sans doute au plus tôt.

Les projets, il y a un projet autour du tango avec le pianiste Sébastien Gaxie sans doute avec Médéric, un violoniste et un violoncelliste, c’est lancé en tout cas. Il y en a d’autres mais c’est encore trop tôt pour en parler, j’y pense, on y pense mais les principaux intéressés : les musiciens ne sont pas au courant alors...

De toute façon, il faut vendre des disques quand même avant d’en faire d’autres. Si ça ne tenait qu’à moi, je sortirais six autres albums en mars et six autres en juin et six autres en octobre mais ce n’est pas aussi facile, heureusement. Il y a énormément de projets, tous les musiciens prennent part à de nombreux groupes en leader ou en sideman, il y a des connections avec d’autres « collectifs » ou d’autres musiciens pas forcément avec d’autres musiques en tout cas pas pour l’instant.

Une dernière chose que je voudrais ajouter : une des forces du Chief, c’est l’esprit de famille, tout le monde avance dans le même sens et c’est du bonus pour tout le monde. Y compris pour les autres acteurs du projets, les photographes des groupes et des pochettes sont des amis d’un excellent collectif : Luce. La graphiste, c’est ma femme et l’attaché de presse est un ami très proche. Sans eux au même titre que les musiciens, tout ça ne serait pas possible, tout ça n’aurait pas été possible.

Propos recueillis par Jean Delestrade

www.chief-inspector.com