François Corneloup

et la Petite Ourse.

Sujet d’actualité, mais il s’applique autant au statut du musicien qu’à la musique : l’engagement. Votre musique n’est jamais « innocente »: prise de risque et parti pris sont constants... Est ce que c’est François Corneloup qui a trouvé dans l’improvisation le moyen d’exprimer un engagement ouest ce l’impro qui a fait prendre conscience à François Corneloup de la nécessité de s’engager ?

Engagement politique ? L'engagement politique d'un artiste n'a rien à voir avec le mode d'expression employé.

Un compositeur peut tout autant s'engager dans un acte politique. Cette posture d'engagement, si elle existe, est au-delà de l'acte créatif lui même, elle concerne le niveau de conscience de l'individu dans son rapport à la société. Le mouvement revendicatif des intermittents n'est fort heureusement pas seulement animé que par des improvisateurs.
Engagement artistique ? Il se trouve que mon travail de musicien passe principalement par l'improvisation. Je n'en ferai pas pour autant un modèle universel de prospective créative.

Ce statut d'improvisateur m'a été donné plus par les circonstances de mon existence que par la conscience d'un quelconque engagement artistique. lorsque j'ai commencé tardivement à jouer de la musique, l'improvisation me semblait alors être le moyen le plus approprié de pouvoir assez vite jouer avec d'autres, au regard en tout cas de mon expérience de l'époque. J'aurais eu à l'époque une formation musicale plus "classique" et plus précoce, la manière d'envisager collectivement ma pratique de la musique eût été techniquement différente mais le désir de la pratique partagée serait identique.

Je ne pense pas qu'un musicien faisant partie d'un orchestre de chambre, par exemple, soit différemment engagé dans un projet collectif que celui qui fait partie d'un groupe d'improvisation. La Question de la réciprocité et du partage de la responsabilité qualitative de l'orchestre se posent toujours même si la méthode de mise en oeuvre diffère.

Néammoins, je peux dire que l'improvisation, puisqu'elle nourrit mon expérience, m'a effectivement appris les notions de décision ou de parti pris. Mais j'ai retrouvé ces mêmes préoccupations dans le discours sur leur travail, de musiciens interprètes de musique écrite.

La sensation est la même en écoutant le violoncelle de Vincent Courtois ou la clarinette basse de Sclavis ou Dolphy: la texture, la couleur du son de ces instrument sont une résonance très intérieure, très proche de la tonalité d‚une voix. J’ai retrouvé la même chose avec « Jardins Ouvriers » et le baryton. C’est un instrument à part...

Clarinette basse, violoncelle et saxophone Baryton sont des instruments qui ont à peu de chose près le même registre et en effet des timbres assez proches, mais je crois que c'est moins aux caractéristiques organologiques spécifiques à ces instruments qu'à ceux qui les jouent qu'il faut attribuer cette résonnance vivante et habitée.

Et l’autodidacte que vous êtes ? Quel est l’apport mutuel et comment se traduit dans le jeu la touche du « ce qui ne s’apprend pas à l’école » ?

La réponse à la première question répond en partie à celle-ci. J'ajouterais qu'il n'est pas dans mon éthique d'envisager qu'il y ait un clivage définitif entre Interprétation et Improvisation et encore moins un classement hiérarchique de potentiel créatif entre ces deux disciplines. l'une comme l'autre ne sont que des procédés de mise en oeuvre. L'expérience m'a montré qu'en définitive les préoccupations techniques sont similaires: Soucis de précision, clarté du discours et implication se posent tout autant pour tous les musiciens quelque soit leur formation. Il y a déjà là un terrain de rencontre suffisamment vaste pour une pratique commune. Peut-être que des musiciens formés au conservatoire auront des choses à découvrir dans mes méthodes personnelles, mais il est certain que pour ma part la touche du "ce qui ne s'apprend pas sur le tas" a toujours éveillé mon attention.

Vous jouez en duo avec Sclavis : comment se déroule cet exercice ?

Nous nous connaissons depuis longtemps mais jouons assez rarement ensemble. Cependant,nos expériences se sont croisées en divers points: Festival de la Roche-Jagu, Uzeste et "Five easy pieces" un projet orchestral de son initiative. Ce tronc commun d'expériences donne à ce duo totalement improvisé une sorte de terrain de complicité très constructif et le résultat musical est cohérent. Nous ne répétons pas mais finalement c'est comme si un travail en amont que je qualifierait d'"historique" se trouvait là formalisé sans le besoin de définir au préalable une orientation ou une méthode particulière. Cette notion d'historicité réciproque comme base de travail m'intéresse aussi beaucoup.

Ursus Minor ? Quid du projet,des rencontres, de la musique ?

C'est une rencontre de personnes. La notion formelle d'instrumentation est venue à posteriori. Jean Rochard et Tony Hymas qui sont à l'origine de ce projet ont voulu mettre en présence des personnalités musicales qui semblaient complémentaires. Nous avons enregistré un disque (actuellement en mixage) avec des rappeurs français et américains, ainsi qu'une chanteuse américaine. Tony Hymas en a été le directeur musical. Une tournée se prépare en Janvier-Février 2004. Ceci m'a donné la chance de rencontrer des musiciens comme le guitariste Jef Lee Johnson et Le batteur Dave King, tous deux américains. Je connaissais déjà Tony par le projet "los Incontrolados". Je suis bien sûr très heureux de pouvoir les cotoyer comme musiciens, mais au-delà de ça J'ai rencontré là des personnes qui avaient des projets musicaux forts et je souhaite que cette aventure puisse durer suffisamment longtemps (malgré quelques incohérences géographiques) pour que le projet reste un terrain d'expérience collective,tel que Jean l'a souhaité. Lui même vous dira qu'il n'y est que pour peu de choses et que la teneur de ce projet est à attribuer aux musiciens. Il n'empêche que sans la somme de travail considérable qu'il à fourni et son intuition humaine et artistique, ce projet ne serait peut-être pas né. Je tiens personnellement à lui rendre hommage et le remercier de m'avoir donné la possibilité d'en être. J'aime cet orchestre pour sa grande ouverture stylistique qui montre que l'éclectisme n'empêche en rien la rencontre et encore moins la solidarité. C'est bien plus la générosité que les choix esthétiques qui régit cette rencontre. Je ne tomberai pas dans une sorte de naïveté oecuménique mais je pense que nous n'en sommes encore qu'au début et que si le temps nous le permet nous devrions inventer une musique que peut-être nous n'avons encore jamais jouée.

Un enregistrement à venir...

Avec mon 4tet (Marc Ducret-gt,Yves Robert-tb, Eric Echampard-bt), nous avons enregistré au mois de mai un disque pour le label Evidence, qui est depuis peu sous la tutelle du label Frémeaux & associés. Ce disque paraîtra fin Janvier sous le nom "Pidgin".

Propos recueillis par Jean Delestrade

www.myspace.com/francoiscorneloup