Gabor Winand

Le chanteur Hongrois Gabor Winand sera prochainement à Charleville-Mézières pour un concert exceptionnel avec le Quartet de son compatriote Gabor Gado. En quatre albums, ces deux musiciens exceptionnels ont créé un univers personnel et profondément original. Leur dernier enregistrement, "Opera Budapest" ne saurait se rattacher à aucune catégorie musicale, même s'il réveille parfois quelques souvenirs de musiques "cross-over".

Gabor Winand, nous avons le grand plaisir de vous inviter le 29 janvier prochain à Charleville-Mézières avec le quartet de Gabor Gado, pour "Opera Budapest", qui est également le titre de votre dernier enregistrement. Pouvez-vous nous parler de cet album ?

Mon dernier CD "Opera Budapest", sorti en septembre 2006 a été pour moi un véritable défi, car il est tout sauf un album de jazz classique, étant encore plus orienté vers la musique contemporaine que toutes mes productions précédentes. Ce n’est pas un projet seulement jazz.

En l’écoutant, j’ai ressenti quelques connexions avec une certaine pop musique progressive anglaise (et européenne). Est-ce une musique qui vous a touchée, vous et Gabor Gado ?

Ce n'est que pure coincidence étant donné que ni Gado ni moi ne sommes informés de ce qui se passe dans ce domaine musical.

Cette musique, absolument personnelle et originale, où les textes sont primordiaux, rappelle parfois la démarche de Carla Bley ("Excalator over the Hill"), de Michaël Mantler , ou de Mike Westbrook (qui fonda The Orchestra, en fusionnant son Brass-band avec le groupe pop avant-gardiste Henri Cow au sein duquel Fred Frith était à la guitare - et la chanteuse folk Frankie Armstrong) Connaissez-vous ces expériences musicales ?

Je connais et j'apprécie les artistes mentionnés ci-dessus. Les artistes contemporains ont beaucoup d'influences différentes, vu que presque tous les styles sont joués aujourdhui, mais cependant un artiste crée toujours quelque chose de nouveau et de personnel, même s'il subit toutes ces influences. C'est le cas pour "Opera Budapest".

Depuis des années, Gabor Gado compose toutes les musiques de vos enregistrements, si l’on excepte "Different Garden", qui propose une relecture très personnelle de morceaux appartenant au répertoire jazz. Quels sont les liens entre vos deux univers ?

C'est bien sur Gado qui es le lien, car les morceaux de "Different Garden" sont arrangés, joués et chantés tout simplement en tant que compositions originales de Gado, et de Winand.

Revenons à "Different Garden". Si l’on excepte "Body & soul" et "In a sentimental mood", il n’y a pas de standards dans ce répertoire, mais un choix de compositions de Freddy Hubbard, Bill Evans, Abbey Lincoln, Kenny Barron, auxquelles on peut ajouter Charlie Mingus dont vous reprenez "Weird Nightmare" dans "Corners of my mind". Pourquoi ce choix ?

J'ai essayé de sélectionner des morceaux qui ne sont pas joués si fréquemment et dont je suis proche. Bien sûr il existe une centaine d'interprétations sensationnelles de "Body & Soul", mais j'ai essayé de l'interpréter de façon personnelle, telle que, je pense, il n'avait jamais été joué.

En ce qui concerne les standards, les musiciens de jazz étudient cette musique selon les standards qui lui sont propre donc cela représente pour nous un langage commun qui nous permet de communiquer facilement. De telle sorte que réaliser "Diffferent Garden" fût pour moi un réel plaisir.

Tous les textes des enregistrements publiés sous votre nom sont signés par le poète Eszler Molnar. Qui choisit ces textes ? Ils sont chantés en anglais. S’agit-il d’une traduction ou sont-ils écrits directement dans cette langue ?

Les textes sont écrits en anglais. Nous discutons du thème du morceau et à partir de là les paroliers ont la liberté de donner au texte sa forme définitive.

Ces lyrics pose des questions "existentielles" et semble révéler une démarche personnelle spirituelle. Est-ce une recherche que vous partagez avec Gabor Gado ?

Bien sûr nous partageons tous les trois des émotions identiques à propos des thèmes et des textes des morceaux.

Parlons maintenant de votre voix, et de votre manière unique d’improviser. Vous avez voulu dans votre jeunesse être chanteur d’opéra. Ceci explique-t-il la profondeur de votre chant ?

Non , je pense que ça n'a rien à voir avec cela.

Avant d’étudier le chant jazz au conservatoire, vous avez été clarinettiste et saxophoniste. Cela influence-t-il votre manière unique d’improviser ?

Question intéressante. Il est vrai que j'ai commencé à essayer d'étudier la musique en jouant de la clarinette, mais classique pas de jazz. Beaucoup de gens imaginent que j'utilise ma voix comme un instrument parce que je joue aussi du saxophone, mais cela s'est produit de façon inverse. Ma motivation première dans le jazz était de chanter, et j'essaie d'adapter également au saxophone ce que je suis capable de chanter. Je pense que cela est plutôt naturel car la façon la plus naturelle d'exprimer les choses venant du coeur et de l'esprit est de les chanter. Bien sûr ce n’est pas facile mais si vous entendez cette voix intérieure vous pouvez aussi la reproduire.

Au fil des enregistrements, votre voix a toujours deux fonctions, étroitement liées : celle de passeuse de textes, avec une profondeur et une émotion rares, et celle d ‘improvisatrice, à la manière d’un instrument de musique. Comment mariez-vous ces deux aspects ?

Je suis quelqu'un de très sensible, peut-être parfois trop. Quand je chante, je suis habité par le thème l'émotion et l'atmosphère de la chanson. Et j'ai besoin d'exprimer mes réactions non seulement en me servant du texte mais aussi en improvisant. Pour moi ces deux choses sont étroitement liées.

Votre manière de chanter est unique. Avez-vous tout de même été influencés par des vocalistes "jazz" ?

Merci de voir les choses de cette façon. Bien sûr beaucoup de chanteurs m'ont influencé, pas seulement des jazzmen, mais aussi des musiciens de folk ou de classique et également des instrumentistes.

Les musiques de Gabor Gado sont extrêmement riches, les mélodies variées, les harmonies complexes . C’est un univers vraiment particulier dans lequel vous évoluez, avec une aisance qui force le respect. Est-ce le résultat d’un long travail, ou vous sentez-vous "chez vous" ?

Gabor et moi nous connaissons depuis très longtemps. Cette amitié musicale et personnelle n'a pas débuté avec l'enregistrement de "Corners of my mind" mais longtemps auparavant. Nous avons déjà joué ensemble au début des années 90 et nous nous sommes rendu compte que nous notre coopération ouvrait des perspectives très positives.
Il n’est pas donné à tous les musiciens de pouvoir s'adapter les uns aux autres, mais chez nous cela a fonctionné de façon très naturelle dès le départ.

Toute musique, si personnelle soit-elle, établit des connexions avec d’autres musiques. Il y a une unité dans les quatre albums publiés sous votre nom, mais aussi une évolution. Je ressens un feeling blues dans "Crossroads" qui ouvre "Corners of my mind", "Different garden" avec ces reprises, est le plus proche du plus jazz vocal, "Agent Spirituel", évoque parfois la musique baroque ("Greetings from the Angel" me fait penser à Purcell ), "Opera Budapest", comme je l’ai déjà souligné me rappelle une certaine musique "progressive". Dans tous ces enregistrements, on ressent une atmosphère particulière à l’Europe centrale, sans qu’il y ait de réels emprunts au folklore. Pouvez-vous nous parler de votre vision de ces quatre enregistrements ?

Ceci est mon ressenti personnel. Vous voyez les choses telles qu'elles sont. On trouve une sorte d'atmosphère d'Europe Centrale dans tous nos enregistrements, mais comment cela pourrait-il être différent étant donné que nous en sommes originaires ? A quoi cela servirait-il d'enregistrer en essayant de jouer de la musique américaine ? Notre individualité ne ressortirait pas autant. Comme je l'ai dit auparavant, même "Different Garden" ne présente pas une musique typique standard, bien que nous y reprenions des classiques. Ce ne sont pas des copies d'Ella Fitzgerald ou de Joe Pass. Ces grandes figures ont laissé un héritage mais nous ne devrions pas les imiter. Et de toute façon nous ne le pourrions pas, vu que nous sommes d'autres personnes (nous y faisons d'ailleurs allusion avec le titre de l'album).

La musique folk(lorique?) exerce également une forte influence sur moi et pas seulement celle d'Europe Centrale, mais celle en provenance de presque toutes les parties du monde. J'aime écouter tous les genres de musique traditionnelles. Je ne joue pas vraiment de la musique folklorique, mais d'une certaine manière elle est présente dans ma façon de chanter.

Vous travaillez également avec d’autres formations, notamment avec votre épouse Elsa Valle, qui est cubaine et également chanteuse, et j’ai cru comprendre que dans ces formations vous êtes parfois saxophoniste. Pouvez-vous nous parler de vos autres activités ?

Le plus bel événement de ma vie, mis à part de connaître le succès, est ma rencontre avec ma femme, la chanteuse cubaine Elsa Valle. Je suis heureux d'être sien et c'est pour moi une joie particulière d'avoir pu par son intermédiaire me familiariser avec la musique d'un peuple que je ne connaissais que de loin auparavant. Depuis des années, j'ai l'occasion de contribuer aux enregistrements d'Elsa en jouant de la flûte ou du saxophone, et d'interpréter ainsi son art à ma façon. Je pense que cela vaut la peine pour chacun de connaître la musique d'Elsa, et ce n'est pas le point de vue du mari, étant donné qu'elle est vraiment novatrice et particulière. Comme je l'ai déjà dit, un authentique artiste s'efforce de créer des choses nouvelles, et elle appartient à cette catégorie. Le fait qu'elle m'ai chargé des arrangements de son nouvel album qui doit sortir) en septembre 2007 représente pour moi un plaisir tout particulier.

Propos recueillis par Patrice Boyer

www.winandgabor.com