Cuong Vu

À pieds joints dans le jazz...

Cuong Vu tient une place particulière sur la scène new-yorkaise. Alors que certains comme le saxophoniste Chris Speed, le batteur Jim Black recherchent une voie en mêlant jazz et musiques des Balkans, que John Zorn visite et revisite la culture juive, le trompettiste d'origine vietnamienne s'exclut du lui-même du mouvement jazz. Il est pourtant un des trompettistes les plus marquants de la jeune génération, ce qui l'a d'ailleurs mené (excusez du peu) aux côtés de Pat Metheny ou Dave Douglas auquel on le compare parfois. Mais ses disques en trio ont prouvé que Cuong Vu court après quelque chose d'autre...

Une partie du public considère que ta musique appartient au jazz, et je suis sûr que c’est certainement le genre de chose qui t’énerve !

Il n’y a pas si longtemps, j’aurais été dérangé que les gens se réfèrent au jazz pour parler de ma musique. Les raisons en sont nombreuses et multiples, et puis de toute manière tout cela ne me pose plus aucun problème, les gens qualifient ma musique comme ils le veulent, à partir du moment où ils lui laissent une chance et le droit d’exister tel qu’elle est…

Soit… Je dirais que je tire ma musique d’un très vaste territoire d’inspiration, de styles musicaux et d’idiomes différents, mais aucun d’eux n’est le jazz. D’ailleurs, je n’écoute pratiquement pas de jazz.

Je suppose que les gens entendront toujours quelque chose qui tient du jazz dans ma musique, et sûrement parce qu’après tout j’ai passé quatre années à apprendre à jouer cette musique (quoique je puisse en dire, tout ce que j’y ai appris reste tapit dans mon subconscient, et ressurgit régulièrement !). De plus, ma musique est très fortement liée à l’improvisation, ce qui suggère invariablement aux auditeurs le jazz…

Un grand nombre de musiciens comme moi ont étudié le jazz, et sont intéressés par ces territoires musicaux qui existent au delà des frontières du jazz. Je crois que la décision prise par chacun d’eux d’étudier le jazz vient surtout de notre intérêt pour l’improvisation. J’ai découvert que l’improvisation et la composition sont intimement liées, nous étions également intéressés par le classique, la musique post moderne.

Tu as étudié avec Joe Manieri, ce qui doit être très loin d’une idée du jazz qui veut que l’on doit d’abord apprendre le be bop pour être un vrai musicien de jazz. Il t’a sûrement poussé à trouver ta propre voie…

Effectivement. Si un musicien a besoin d’avoir une discipline, une assise, d’un répertoire pour pouvoir d’appuyer, pour se sentir légitime, c’est un choix. Mais je peux vous assurer qu’il en existe pas mal qui vont chercher en dehors du be bop et du jazz !

Mon travail avec Joe a consisté à me nourrir de toutes les musiques qu’il m’était possible de saisir, d’y choisir les pistes intéressantes, et d’essayer d’en sortir avec une démarche qui consiste à présenter toutes ces influences sans perdre de l’expression naturelle, personnelle et organique.

Au cours d’une interview que m’a accordée Jim Black, en abordant son projet AlasNoAxis, il qualifiait sa musique d’une sorte de « chaos vs beauté ». Peut-on lier ce propos à ta musique ?

Je n’ai pas la clé pour comprendre ce que Jim entend par la juxtaposition du chaos et de la beauté, dans un contexte d’opposition de terme, « l’un contre l’autre ».

Le chaos n’existe pas dans ma musique. Tout est contrôlé au maximum et même, d’une certaine manière, les évènements dus au hasard. Bien que je peux croire dans une approche de la création du genre « laissons la musique venir d’elle même », mais je pense aussi que l’artiste contrôle indirectement, inconsciemment, ses actes artistiques, et qu’il manipule le chaos de manière intelligible dans une composition.

Peu importent les critères de la beauté, si ça sonne, alors c’est beau pour moi, même les sons qui semblent « vilains ». Pour mois, si la musique que nous produisons n’est pas belle, c’est parce que nous « jouons comme des merdes » (sic).

J’ai lu dans une de tes interviews que « la trompette est un instrument restrictif » : ?

Et bien, tout d’abord, c’est l’un des plus difficiles à jouer, je veux dire physiquement. Et ça pose dès le départ des limites, des restrictions dans les possibilités offertes au musicien. Qui a déjà entendu un trompettiste se risquer à jouer avec la même rapidité les articulations d’intervalles dans lesquelles Coltrane se lançait ? C’est parce que la plupart d’entre nous ne peut pas le faire (en fait, je pense que personne ne peut le faire), et tout cela pour une simple et bonne raison : la trompette « is a pain in the ass to play » (expression que ma bonne éducation m’interdit de traduire). Alors, il reste les perspectives offertes par le son. Je dirais que la guitare possède le plus large panel en terme de manipulation du son. Le piano est sûrement le plus limité. La trompette se situe quelque part entre les deux, mais plus près du piano.
Voilà certaines des raisons pour lesquelles beaucoup de trompettistes jouent le même genre de « merde » (sic), et qu’ils ont tous le même son.

Tu es un fan de Beethoven et Schoenberg. Dans quelle mesure le classique t’influence plus que le jazz ?

Le jazz ne m’influence plus depuis le collège. Ce qui me branche dans le classique, c’est la manière dont les compositeurs se s’arrangent avec les textures et les « ambiances » pour élaborer leurs développements mélodiques, et comment ces éléments sont utilisés pour créer des mouvements qui peuvent être indépendants des critères de temps imposés et de la gravité harmonique. Cette idée apparaît plus évidente dans certains travaux, les plus proches de nous notamment, plus facilement identifiable comme Stravinsky et Schoenberg. Je pense que la scène électro et ambient va dans cette direction, fait appel aux mêmes choses. Il y a quelques grands du jazz qui ont travaillé dans ce sens, mais pas dans un travail aussi étendu que celui du classique.

Les projets ?

Je travaille sur un nouveau répertoire avec mon trio. Histoire de revenir avec de nouvelles choses que l’on va pouvoir amener dans des territoires différents.

Propos recueillis par Jean Delestrade

www.cuongvu.com