Ted Reichmann

Nous continuons notre exploration de la scène downtown new-yorkaise. À l’occasion de l'interview de Chris Speed sur la création de son label Skirl Records, nous avons souhaité nous intéresser au cas de Ted Reichman. L'accordéoniste (mais pas seulement) américain est un jeune musicien qui déborde d'idées et de talent. Remarqué au sein du Chris Speed YeahNo ou encore dans le Claudia Quintet, Ted Reichman explore, multiplie les projets.

De quelle manière es-tu arrivé à la musique et au jazz en particulier ?

J'ai étudié le piano à la New England Conservatory Preparatory School de 14 à 17 ans, puis je suis allé à la Wesleyan University où j'ai travaillé l'improvisation et la composition avec Anthony Braxton, la musique expérimentale avec Alvin Lucier, le jazz avec Jay Hoggard et la musique javanaise avec Sumarsam. Durant toute cette période j'ai aussi joué dans des groupes de rock, accumulé les disques, appris par coeur des paroles de rap et bidouillé les effets électros.

Dans une interview pour Macao il y a quelque temps, Mary Halvorson confiait à quel point sa rencontre avec Anthony Braxton avait été importante pour elle. Est-ce aussi le cas pour toi ?

Braxton a guidé mon cheminement dans l'univers musical. Avant de le connaître, je ne me pensais pas comme un vrai musicien. Cela a changé quand il a commencé à me proposer de travailler avec lui sur des projets quand j'avais 19 ans. Je lui serais éternellement reconnaissant, malgré les changements qui sont intervenus dans notre relation tout comme dans mes objectifs de musicien. Je pense que c'est un des plus grands génies et il n'y a pas un jour où je ne repense pas à des choses qu'il m'a dites.

Quelle est la place de l'accordéon dans la culture instrumentale américaine ?

En Amérique, on trouve surtout l'accordéon dans la musique folk influencée par les différentes communautés ethniques du pays. Et jusqu'à ce que la guitare électrique devienne au cours des années 40-50 l'instrument dominant dans la pop, l'accordéon était très présent dans cette culture pop (qui était d'ailleurs faite par ces gens originaires de ces groupes ethniques). Aujourd'hui, les gens associent cet instrument à la France, l'Italie, l'Argentine et d'autres cultures. C'est le symbole d'une passion un peu exotique, obscure et passée de mode.

"My Ear Are Bent" : peux tu nous en dire un peu plus sur ce projet ?

Dans mon esprit, et tout le monde n'est pas d'accord avec moi, c'est un projet de rock instrumental. Je pense que les gens qui aiment la musique de Brian Eno, Robert Wyatt, Can, Augustus Pablo et DNA sont susceptibles d'être intéressés par ce projet. Dans la conception, il a été fait de la même manière qu'un album rock : over dubbing et laborieux re-travail en studio. J'ai aimé le faire et je continue à travailler autour de ce genre d'esthétiques. La présence de l'accordéon est très limitée, ce qui ne veut pas dire que je l'ai mis de côté, mais plutôt qu'à ce moment mon esprit était tourné vers les notions de son et d'orchestration.

Que penses-tu de la création du label Skirl Records par Chris Speed ?

Je suis très heureux de faire partie de la famille Skirl, et je ne remercierai jamais assez Chris d'avoir eu l'audace et le courage de se lancer dans cette aventure, et de m'avoir demandé d'enregistrer.

Tu t'intéresses de près aux musiques de films, tu travailles sur la musique des films de Godard. En quoi les images peuvent nourrir ta musique ?

Je m'intéresse aux musiques de films en tant qu'auditeur, mais aussi comme compositeur. Les images ne sont qu'une partie de l'écriture de la musique de film. Quand je travaille sur ce type de projets, mon objectif est d'aider les concepteurs du film à le construire. Je suis plutôt nourri par les informations qu'ils me donnent que par les images. Par contre, sur le projet "Emigré", inspiré par les photographies d'André Kertèsz, le rapport à l'image a été vraiment direct : ces photos ont ouvert un monde que je sentais devoir explorer par la musique.

Tu prépares un projet solo au piano et avec de l'électronique ?

Oui, plus de la guitare acoustique. Il y a des similitudes avec "My Ears Are bent", mais en plus ambiant, plus minimaliste, avec plus de synthétiseurs et de boîtes à rythmes. Dans la version live il y a des morceaux de MEAB. Et je pense d'ailleurs que cette musique peut être confondue avec celle qui se faisait en Allemagne dans les années 70. Enfin, j'espère. J'ai vraiment envie de faire des concerts en solo, mais ça me fait peur ! J'essaye de vaincre ma peur. D'ailleurs, le premier concert est pour demain soir...

Des projets d'enregistrements ?

J'espère pouvoir enregistrer de nouveau avant l'année prochaine. Je serais rejoint et aidé par Anthony Burr à la guitare, ce ne sera donc pas exactement un disque solo. J'essaye de réunir et mettre en forme quelques unes de mes "obsessions musicales" : la country des années 70, les vieilles boîtes à rythmes, les synthétiseurs, le ragtime, les jug bands (NdM : les orchestres composés d'instruments fait de récupération). Tout ça m'intéresse depuis longtemps. J'essaye d'apprendre comment jouer de la guitare dans un style semi-archaïque-populaire, mais avec des inspirations d'aujourd'hui. Ce qui devrait sonner vraiment pop, loin de ce que les gens ont l'habitude d'entendre de moi. De la pop vraiment surnaturelle !

Propos recueillis par Jean Delestrade

www.tedreichman.com