Comment as-tu débuté la musique et pourquoi avoir choisi la guitare ?
J'ai commencé par le violon
à l'âge de 7 ans. Mon père m'a dit un jour : "Ne
joue pas de violon, c'est pénible. Tu devrais essayer la
guitare". Je ne l'ai pas écouté et j'ai continué
à jouer du violon. Et puis cinq ans plus tard, j'ai
décidé d'arrêter le violon parce que je
commençais à détester ça et j'ai voulu me
mettre à la guitare (surtout parce que j'adorais Jimi Hendrix
!). J'ai acheté une stratocaster noire et blanche. Mon premier
professeur a été un guitariste de jazz et c'est la raison
principale pour laquelle je me suis intéressée à
cette musique, également grâce aux disques de mon
père.
Et puis tu as quitté Boston pour Brooklyn et la sa scène d'improvisation d'avant-garde...
J'ai arrêté le
lycée à 21 ans pour me consacrer pendant un an à
la musique à la New School. Cela a été ma
première expérience à New-York, et après
quelques autres séjours dans cette ville, je me suis rendue
compte que c'était vraiment là que je voulais vivre.
Pendant un an, je suis allé écouter des concerts chaque
soir. En fait, ce qui m'excitait le plus dans tout ça, ce
n'était pas particulièrement les musiciens que je pouvais
écouter, mais plutôt par l'idée de toute cette
musique en constante création. Chaque soir il y avait deux ou
trois concerts que je voulais absolument voir ! Je me souviens avoir
été complètement soufflée par Tim Berne,
Mark Dresser, Joe Morris et Joseph Jarman et pour n'en citer que
quelques uns. Pour moi, il se passe tellement de choses à
Brooklyn, que je ne me suis jamais lassée : il y a toujours des
musiciens à découvrir et des directions à
explorer.
Quels sont les premiers musiciens avec lesquels tu as joué en arrivant ?
Je pense que ça doit être Mike Pride, Trevor Dunn et Jessica Pavone.
Comment as-tu rencontré Anthony Braxton et Trevor Dunn ?
Je connais Anthony parce que j'ai
étudié à la Wesleyan University et que j'ai suivi
ses cours, joué dans ses petits et grands ensembles. Je suis
consciente de la chance que j'ai de pouvoir travailler avec lui aussi
souvent. C'est un personnage incroyable, et sa musique par sa
connaissance et son énergie sont une véritable source
d'inspiration pour moi.
Concernant Trevor, je l'ai rencontré dans le groupe de Mike
Pride The MP3 qui a été l'un des premiers groupes dans
lesquels j'ai joué en arrivant à New-York. C'est un peu
plus tard que j'ai travaillé avec lui sur Trio-Convulsant. Mes
expériences dans ce groupe ont été toutes aussi
enrichissantes que celles avec Anthony, mais différentes...
On parle de la "Brooklyn
downtown scene" : c'est un lieu de rendez-vous pour les esprits
créatifs. Quelle est l'atmosphère qui y règne ?
C'est génial. Il y a eu un
vrai changement, glissement depuis Manhattan vers Brooklyn depuis
plusieurs années. Plein de musiciens habitent dans le coin, les
clubs sont nombreux et les rendez-vous intéressants, ce qui
permet de soutenir cette scène. C'est une communauté de
pensée très stimulante, les musiciens se supportent les
uns les autres dans une démarche créative et ouverte...
Mary Halvorson et Jessica Pavone ?
J'ai rencontré Jessica
juste après être arrivée à New York. Nous
avons été voisines pendant de longues années. Elle
n'a pas suivie de cours à la Wesleyan University et nous ne nous
y sommes pas rencontrées comme la presse le pense... Bref, nous
sommes de très bonnes amies et la musique que nous jouons
ensemble se construit de façon très naturelle. Je me
souviens de la première fois où nous avons
décidé de jouer ensemble, nous avons chacune
ramené des compositions et nous nous sommes fait très
peur : sans jamais avoir parlé avant de ce qu'on voulait faire,
nous avions produit des compositions quasiment identiques ! Je crois
que notre connexion musicale reflète parfaitement notre
amitié : nous arrivons facilement à finir les phrases de
l'autre....
Quelle est la part du jazz dans ton travail ? Quel est ton ressenti par rapport à un certain héritage du jazz ?
Je ressens une grande influence du
jazz dans ma musique; c'est la musique dans laquelle j'ai grandie et
que j'ai toujours étudié. En même temps, je n'ai
pas envie de penser le jazz comme une influence évidente, mais
plutôt comme subconsciente. Je suis évidemment
également réceptive au rock, à la musique
classique et à toutes les musiques que j'ai
écouté. A vrai dire, ce n'est pas tellement important que
ma musique soit placée dans la catégorie "jazz", bien que
je sois convaincue que ma musique conserve toujours un quelque chose de
jazz, même quand je joue dans un groupe de rock, ou une musique
très écrite.
De quelle manière l'improvisation dans la musique peut influencer ta façon de vivre au jour le jour ?
Je crois qu'en jouant ce type de
musique et d'essayer de la faire vivre, on adopte forcément le
style de vie qui va avec. Une vie qui est risquée et souvent
financièrement instable, peut entraîner à faire des
choses pas forcément prévues, beaucoup de travail et de
volonté. C'est définitivement une philosophie de vie.
Où en es-tu dans l'évolution de ta carrière ? Des enregistrements en vue ?
J'ai toujours
énormément de choses à apprendre. Je crois que les
musiciens qui pensent tout savoir ne pourront jamais progresser. Pour
le moment mes deux projets sont le duo avec Jessica Pavone dont j'ai
parlé un peu plus haut, et un groupe d'avant-rock, People, avec
moi-même à la guitare et à la voix et Kevin Shea
à la batterie et également à la voix. Ces deux
groupes ont enregistré un disque et devraient en sortir un
deuxième cet été. Pour le moment, je souhaite
développer ces projets, mais qui sais ce qui pourrait arriver.
J'ai composé des pièces pour piano solo que je jouerai
cet été à New York. Et puis j'ai toujours voulu
avoir mon propre trio guitare/contrebasse/batterie. Je suis sûre
que j'écrirais de la musique pour ça un jour....
Entretien réalisé par Jean Delestrade

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