Ben Monder

Une interview passionnante...

Te rappelles-tu de ton premier disque de jazz ?

Je crois que c’était “Virtuoso” de Joe Pass. Je me rappelle avoir été capable de reconnaître les mélodies, car je commençais à apprendre quelques standards (j’avais à peu près quinze ans), mais entre le premier et le dernier thème, je n’avais aucune idée de ce qui se passait. Je n’avais aucune notion de la forme, de l’harmonie – tout cela sonnait de manière totalement aléatoire pour moi (c’était pourtant un disque jazz mainsteam très direct). J’ai du ressentir ce que la plupart de gens ressentent en écoutant du jazz, ce qui est une constatation plutôt alarmante.

Qu’est-ce qui t’a amené à la guitare ? Comment es-tu devenu musicien ?

J’ai commencé par jouer du violon, car mon père était violoniste amateur. Je n’ai jamais vraiment aimé cet instrument et ai été forcé à l’étudier. Parallèlement, il y avait une petite guitare classique à la maison - je crois que ma mère l’avait achetée pour je ne sais quelle raison. J’ai commencé à en jouer un peu et l’ai trouvée plus agréable, ou dans tous les cas moins inconfortable que le violon. De plus, j’aimais surtout le rock qui passait à la radio à cette époque. À l’exception de David LaFlamme, cette musique ne mettait pas en valeur le violon. J’ai eu une guitare en classe de 7ème et je me rappelle avoir achevé la méthode du semestre entier en deux jours. J’ai passé le reste de l’année à aider les autres élèves.

Quels sont les musiciens et les expériences qui t’ont influencé. As-tu un musicien favori ?

Mes premières influences ont été la collection de disques classiques de mon père, la musique du film 2001 (je suis toujours un fan de Ligeti) et des disques des Beatles de ma mère. Après une longue période rock et une transition vers la fusion, je suis tombé amoureux du jazz et ai essayé d’en absorber de plus en plus.

Je n’ai pas de musicien favori, mais des genres de musicaux favoris, pricipalement le jazz, la musique classique, le rock & la musique Hindoustani.

Que penses-tu de l’état du jazz aujourd’hui ? Quelle direction penses-tu qu’il pourrait prendre dans le futur ?

L’état du jazz aujourd’hui est désolant, même si bien sûr il y a toujours de brillants musiciens qui font des choses formidables. Il y a un mauvais système éducatif pour le jazz qui semble se développer exponentiellement et qui a peu de pertinence avec quoi que ce soit en dehors de lui-même. Ce système a formulé et codifié la “langue jazz” d’une manière plus ou moins générique, et a inculqué cette esthétique à des milliers d’étudiants impressionnables qui viennent pour étudier un simulacre de ce qui était par le passé essentiel.

Il y a également un curieux paradoxe : alors qu’il y a relativement peu d’aides publiques pour cette musique, il y a chaque année des centaines d’étudiants qui suivent des formations pour le jazz, en ayant l’impression qu’ils pourront d’une façon ou d’une autre vivre de cette musique. Je pense que le modèle s'établit quand ces mêmes étudiants reçoivent un diplôme, se rendent compte à quel point c'est difficile, et trouvent par la suite des emplois dans les universités, continuant le cycle. Cependant, Il y aura toujours la « vraie chose », ainsi tout n'est pas et ne sera jamais perdu.

En ce qui concerne la seconde partie de la question, je n’ai pas d’opinion sur ce que le jazz peut devenir. Qui suis-je pour le dire ? Avant tout c’est un terme trop vague. Le jazz se divise en de multiples genres, qui peut dire ce que “ça” va devenir, excepté qu'il continuera à évoluer et à incorporer de nouvelles influences ?

Quels sont tes projets actuels et quels sont tes partenaires musicaux ?

J’ai trois projets de base, plus ou moins connexes, avec lesquels je joue actuellement. J’ai un quartet qui est celui de mes deux derniers disques et qui est en sommeil depuis une annnée environ. Ce quartet inclut basse électrique, batterie et voix. J’ai également un duo avec le chanteur de ce groupe, Theo Bleckman. Le répertoire est constitué de nos compositions et le concept est plus libre que celui du quartet. Il y a également un trio avec contrebasse & batterie avec lequel j’ai le plus travaillé. J’aimerais travailler plus avec chacun de ces groupes.

Y a t’il des jeunes (ou pas !) musiciens que tu as découvert récemment (ou pas !) et dont tu aimerais parler ?

Oui, j’aimerais parler d’un trio que j’ai vu récemment, avec Jacob Sacks (piano), Dan Weiss (batterie) et Thomas Morgan (basse). Ils m’ont vraiment mis k.o.. Leur concept de temps était très élastique et pourtant très précis – leur contrôle de cet élément est vraiment époustouflant. C’est un vrai groupe avec quelque chose d’original, repoussant des frontières, et jouant de manière musicale et sympathique.

Quels sont les meilleurs endroits pour écouter du jazz à New York ? Quels sont tes favoris ?

Mes clubs favoris sont le Vanguard et le 55 Bar, en tant que musicien et en tant auditeur. Le Vanguard spécialement, car les fantômes qui s’y trouvent, loin d’intimider t’aident à donner le meilleur. Le 55 Bar est passé du repaire d’initiés il y a vingt ans à l’une des meilleures salles de la ville pour sa qualité d’écoute.

Qu’écoutes-tu actuellement ?

Ces temps-ci j'écoute de la musique classique. J'essaye de digérer une seule pièce à la fois, et finis par vraiment la connaître par des écoutes répétées. En ce moment je travaille le quatrième quatuor à cordes de Schönberg. Il est parfois difficile de trouver le temps de se concentrer pour une écoute attentive de nos jours. J'ai récemment fini par connaître la symphonie de Webern, ce qui fût relativement facile car elle dure seulement neuf minutes.

As-tu des projets en tête ? Prochains concerts, disques ? Joueras-tu en Europe bientôt ?

Mes projets sont de travailler plus avec les groupes que j’ai mentionnés précédemment. Je suis en Europe en ce moment avec le saxophoniste Tim Ries, mais n’ai pour le moment aucune perspective d’y retourner avec mon groupe. Mon prochain séjour sera un stage de deux semaines au Danemark pour lequel j’enseignerai, puis en novembre avec le saxophoniste John O’Gallagher, et en décembre avec Maria Schneider.

J’ai prévu un enregistrement pour mon trio, avec des originaux et d’autres thèmes. Theo et moi avons un disque (avec Satoshi Takeishi aux percussions sur quelques morceaux) qui doit sortir l’année prochaine chez Songline.

Propos recueillis par Pierre Villeret

www.benmonder.com