Josh Roseman

Longue interview avec le tromboniste américain : ses débuts, ses mentors, le trombone, ses enregistrements, John Medeski, Steve Coleman, Lester Bowie et consorts...

Il existe une confrérie du trombone. Je demandais voici quelques temps au tromboniste aubois François Choiselat de me conseiller quelques disques. Et c’est avec justesse qu’il m’orienta vers le JRU (Josh Roseman Unit) et l’album « Cherry ». Ce tromboniste new-yorkais originaire de Boston est très recherché et multiplie les expériences musicales. Son nom apparaît sur les line up d’album d’Uri Caine, Sean Lennon, Brooklyn Funk Essentiel, The Roots, Roswell Rudd, Dave Douglas, Lester Bowie. Le trompettiste est d’ailleurs l’un de ces héros, ce sera le sujet du deuxième épisode de cette interview à tiroir…

Comment as-tu découvert la musique ?

J'ai grandi à Boston, une ville plutôt bien dotée en ce qui concerne les écoles de musique et j'ai donc eu l'occasion d'étudier la musique très jeune. De plus, mon père est un amateur enthousiaste de musique et il avait l'habitude de m'amener dans tous les endroits où l'on pouvait écouter de la bonne musique, notamment les jazz clubs, et ça me plaisait ! Et puis j'ai beaucoup joué avec lui. Je crois bien que j'ai su que je voulais devenir musicien vers 9 ou 10 ans. Pour utiliser un terme pas très approprié, question musique j'étais plutôt un "omnivore", j’allais dans tous les sens. Peut-être un peu trop puisque je me partageais entre la pratique de la batterie, de la basse, du trombone et d'autres instruments encore...

Tes premières expériences scéniques ?

Tout au long de ma "high school", j'ai joué dans différents groupes de jazz et de funk du coin.  Nous jouions dans des bars dans lesquels je n'avais pas l'âge d'entrer ! C'était marrant, je ne le referais pas, mais je me rappelle souvent de cette odeur de bière et les ambiances glauques de cette époque.  Mais les moments les plus importants de cette période "high school" furent certainement ma découverte d'Eugene Chadbourne et une tournée avec un grand ensemble « d'art-punk » avec des jeux de scènes glorieusement obscènes, des jeunes femmes avec des masques de Nixon qui..(le traducteur se réserve le droit de censurer la suite). Il y avait aussi un trio de jazz dans le genre fusion...

Tes premiers mentors ?

Mes premiers professeurs ont été Phil Wilson - excellent pour la technique - et Gary Valente tout aussi pédagogue mais aussi un de mes héros. La plupart des leçons que j'ai eu avec lui ont consisté à tenter d'oublier de sonner comme lui ! ou comme quelque d'autre d'ailleurs, de trouver mon propre son. Quand vous êtes aiguillé par des mecs comme ça, tout devient plus facile. Les gens s'étonnent souvent du fait qu'il est rare d'entendre un musicien qui ait son propre son...ça me paraît toujours étrange. Je pense que si mon son devait disparaître, il en irait de même de mon être...

Tu as pratiqué plusieurs instruments. Pourquoi avoir fait le choix du trombone ?

Je crois que c'est le trombone qui m'a choisi plus que l'inverse. Mais c'est un truc habituel dans ma vie : débuter par la fin et faire le chemin à l'envers. J'ai compris Ornette avant d'avoir vraiment compris Charlie Parker, par exemple. J'ai été choisi par un instrument fabuleusement riche et obscure, et je m'évertue depuis des années à lui donner une identité, mon identité. C'est une aventure : côtoyer les géants et essayer de créer un nouveau langage commun. J'ai réalisé que j'avais une relation physique "proche" avec cet instrument lorsque j'étais en "high school". Quand j'ai réalisé cet attachement, ce fut comme une renaissance. Je n'aurais jamais été satisfait si j'avais dû traverser la vie sans vraiment maîtriser cet instrument - je n'ai d'ailleurs toujours pas accompli le challenge. C'est un instrument qui pose également des questions, qui m'a motivé intellectuellement. J'ai joué de la basse, un instrument qui me parlait aussi beaucoup, parce que j'y voyais un tas d'options. Mais le trombone, du fait qu'il soit de moins en moins un instrument de solo, demeure un défi à relever.

C’est un instrument qui ne semble pas des plus facile à jouer…

Est-il possible de créer une voix solo sur un instrument si énorme et fort sans être didactique ? Peut-on créer un rôle de soliste en partant presque à partir de zéro ? Cet instrument est-il aussi difficile techniquement qu'ils le disent ou est-ce un mythe ? Le son de l'instrument implique t'il son impossibilité à être un instrument de rythmique ? Si Madonna avait joué du trombone, aurait-elle pu en tirer plus que moi ? Et ça pendant des heures... La plupart de mes musiciens préférés ne semblent pas avoir ces états d'âmes, ce qui me fascine d'ailleurs. J'ai vraiment été saisi par la musique de John Coltrane, par des chanteurs comme Marvin Gaye, par le jeu d'Hendrix, par Miles et Wayne etc... Mais je n'ai pas été frappé plus que ça du fait qu'aucun d'entre eux ne s'était "trouvé" avec un trombone. Bien sûr avec le temps, j'ai trouvé des héros comme Don Drummond, Roswell Rudd, Gary Valente, Georges Lewis, Julien Priester, Barry Rogers, Curtis Fuller, Slide Hampton, Joe Bowie, et tout un tas d'autres mec qui peuvent faire des choses, en terme de son, de vibrations, de lyrisme et de rythme qui semble impossible, irréalisable sur d'autres instruments.

Du line-up incroyable de Cherry...

Nous sommes tous amis ! C'est le point de départ de cette session : je voulais enregistrer avec tous ceux qui m'ont aidé à éclairer mon parcours musical.

Le plus difficile à NY, c'est que vous croisez rarement les personnes en question, celles qui vous ont le plus inspiré, soit parce que vous êtes en tournée, soit parce que vous avez déjà une session de prévue. Mais quand tu réussis ton coup, ça donne un truc comme Cherry, une sorte de fête musicale qui dépasse les générations, et éclaire ton chemin pour quelques temps. Réunir des vieux potes comme Fiucz, Medeski et Jay Rodriguez du Groove Collective, et de les faire enregistrer côte à côte avec des maîtres comme Lester Bowie ou Bob Stewart, ça a été épique. Mais j'espère pouvoir le faire tous les mois...

Le secret pour que cette session ait une chance d'avoir lieu a été de caler des dates lorsque la plupart des musiciens ne travaillent pas, c'est à dire au tout début de l'année. La volonté, les vibrations étaient avec nous, mais je pense que si j'avais réuni tout ce monde à toute autre date de l'année, ça aurait été un vrai cirque. En majorité, mes compositions étaient relativement simples, et ils les ont découvertes et apprises en studio, comme du temps des sessions Blue Note (sauf pour les reprises de Jimmy Page ou Sun Ra).

De Joey Baron...

Joey Baron et moi-même jouons ensemble avec Dave Douglas (plus Uri Caine et Don Byron). J'ai joué aussi avec le trio de Joey Baron : nous avons fait plusieurs tournées en Europe. J'ai tellement appris avec eux, c'est le groupe le plus "funky" avec lequel j'ai joué, sans cordes, pas de guitare et même pas de basse. Deux cuivres et une batterie, c'est tout. Joey apporte une vibration très positive et énergique dans tout ce qu'il fait, il peut vous hypnotiser avec sa créativité.

De Ari Hoenig...

Ari Hoenig a été le batteur d'un de mes premiers groupes - Kurt Rosenwinkel nous a présenté, et nous avons fait quelques gigs ensemble. À cette époque je passais mon temps dans le laboratoire qu'a été la Knitting Factory, et j'ai donc pu échanger de nombreuses idées avec les musiciens du moment. Ari m'a impressionné en étant l'un des batteurs les plus versatiles, dramatiques et créatifs que j'ai eu l'occasion d'entendre, et il est devenu "Ari Hoenig", il partage à présent ses idées avec le public.

De Ben Monder...

J'ai rencontré Ben Monder à peu près au même moment, milieu des années 90. Je jouais à cette époque dans un trio avec Brad Jones et Victor Jones, et Ben est arrivé comme ça sans que je ne me souvienne vraiment comment, et hop, nous avons monté un quartet... Nous avons tant joué ensemble ces dernières années !

De Adam Rogers et Scott Colley...

Adam Rogers est le héros méconnu de Cherry, c'est un ami, et toujours depuis qu'il est un peu plus reconnu. Par son entremise, j'ai rencontré Scott Colley : c'est un poète zen-bassiste, et je pourrais écouter ses lignes de basses ad vitam eternam.

De David Fiuczinsky et John Medeski

Fiucz et Medeski, je les ai rencontré à la fac, nous sommes devenus amis au New Englad Conservatory et depuis nous jouons souvent ensemble. Fiucz avait l'habitude de travailler toute la journée pour développer ces petits bras chétifs (sic). Medeski avait pour habitude de détruire les pianos simplement en les regardant. Il possédait chez lui un gong de six pieds et en jouait toute la journée... Il a toujours eu son propre son - c'est à dire énorme. Vous l'avez peut-être entendu dans des trucs post bop ou groovy, mais il est tout aussi capable de travailler autour d'un son à la Don Pullen que d'un cri primaire et animal ! J'ai beaucoup appris la musique de John, c'est incroyable qu'autant de personnes aient étés influencées par son univers...

De Lester Bowie...

Je pourrais te parler de Lester pendant des heures : c'était un grand aventurier de la musique et il a ouvert des perspectives pour les trompettistes avec son son, son imagination, sa virtuosité... Il est - ou devrait être - un héros de premier ordre pour tous les soufflants. Il était également peintre, un type avec un style de vie incroyable. J'ai eu la chance de travailler avec lui un peu partout dans le monde, avec des pointures du genre Steve Turre, Bob Stewart, Amina Claudine Meyers, Frank Lacy et d'autres...

Il a amené dans l'enregistrement le son Lester, l'énergie et son "histoire" : ça a été un grand honneur. Et le voir interagir avec d'autres pointures a été incroyablement enrichissant pour moi.

Du trombone dans les grands ensembles...

Le trombone a une sorte de rôle établi dans les big bands et groupes de funk avec les sections de cuivres, il est donc naturel que nous soyons souvent présents dans ces projets. Il devient même plus dur de trouver des plans pour des petits ensembles !

J'adore des types comme Robin, Ray Anderson, Georges Lewis - et plus tard Nils Wogram - qui ont développé le jeu solo pour trombone dans de petites formations. Ray et Georges sont tous les deux capables de jouer un solo d'une haute tenue, de maintenir l'attention d'un public pendant un set, tout comme un pianiste. ça m'inspire beaucoup, et je travaille dans ce sens : j'espère d'ailleurs trouver des dates avec mon trio.

Pour s'étendre sur l'idée des grands ensembles : c'est une communauté à proprement parler. Il est important pour les musiciens de rester en contact, d'échanger des idées. J'ai eu l'opportunité de jouer avec d'autres trombonistes et d'échanger des remarques, d'affiner mon son et mon phrasé. Mon jeu serait sûrement "sauvage" si je n'avais pas constamment eu ce soucis d'échanger.

Du Dave Holland Big Band...

Le big band de Dave Holland est unique, du point de vue des compositions : le groupe travaille autour d'un truc avec des structures incroyables, genre post - M-Base. Et personne ne s'acquitte du rôle traditionnel de la guitare ou du piano. Donc la section de cuivre doit penser comme si elle était la main gauche du pianiste, ce qui est excellent pour développer des idées rythmiques.

Mais au final, il est plus difficile d'écrire pour de petits ensembles, ça demande plus de discipline d'une certaine façon. A partir du moment ou tu as des voix en moins, il te faut être économe. Mais certaines choses sont plus faciles avec un quartet, le travail sur l'intimité...

De son travail avec The Roots...

Ca a été vraiment un plaisir, il y a quelques morceaux sur cet album qui sont définitivement géniaux. Je venais juste de travailler avec Steve Coleman et il me disait qu'il connaissait ces types de Philadelphie, et qu'ils l'avaient chargé de trouver des cuivres pour leur prochain album. J'étais très excité à l'idée de retravailler avec Steve. Et c'est également la première fois que je travaillais avec Graham Haynes dont je suis fan. J'espère que j'aurais de nouveau l'occasion de travailler avec Questlove (le chanteur et leader) : la dernière fois c'était avec le groupe de D'Angelo.

Les sessions que j'ai faites avec The Roots sont typiques de ce qui se faisait dans le milieu des années 90, la dynamique était intéressante. Avec le Groove Collective nous invitions beaucoup de chanteurs de hip-hop ou de R&B...

Propos recueillis par Jean Delestrade

www.joshroseman.com