Patricia Dallio

AUX ARTS CITOYENS !!!

Patricia Dallio est au coeur de la création par son travail à titre individuel ou avec Art Zoyd. Peu connue en Champagne-Ardenne, ces quelques questions seront l'occasion de connaître un peu mieux la compositrice chaumontaise..

Tu as suivi une formation classique et jazz. En quoi cet apprentissage (et plus particulièrement le jazz) te sert pour ton travail de composition ? Et comment s’est fait le choix de l’orientation vers la musique contemporaine ?

La plus grande découverte musicale et l'immense coup de foudre de ma vie fut Miles Davis années 70 avec les albums "Bitches Brew" , "A tribute to Jack Johnson", "Live Evil", "Agharta". La "pulse" de ses albums ne m'a plus jamais quittée, cette façon de sentir le rythme, de jouer dessus et avec lui.

Depuis, le jazz fait partie de moi viscéralement, et je dirais principalement au niveau rythmique dans une façon très simple de ressentir la pulsation, "le groove", de se laisser aller au fond du temps tout en gardant une énergie qui pousse vers l'avant. C'est un peu abstrait, mais c'est comme ça que je le ressens, physiquement. J'ai aussi énormément travaillé (des journées entières !) avec un métronome dédoublé et à l'envers, c'est à dire considéré que les temps donnés par lui sont le deuxième et le quatrième et non pas le premier et le troisième temps, de façon à ne plus pouvoir jouer autrement que avec le "swing". Du coup, maintenant la perception du contretemps est presque un état naturel pour moi ...

C'est dans ces approches du rythme que le jazz est présent dans ma musique, il ne l'est pas au niveau harmonique puisque c'est plutôt la découverte des compositeurs du début de ce siècle qui m'ont marqué, Béla Bartok, Jehan Alain, Maurice Ravel, Olivier Messian... je construis presque toutes mes harmonies sur les modes "assymétriques" chers à ce dernier, j'entends ces modes malgré moi et je m'amuse avec.

Le jazz est aussi présent dans le plaisir de se laisser aller à l'improvisation, puis ensuite de travailler à partir des idées qui en sont sorties. L'orientation vers la musique contemporaine se fait par plusieurs voies...

- Celle de la technologie à laquelle j'attache beaucoup d'importance car cela me passionne et celle de la recherche sur le son. J'ai une attirance extrême pour le son, le timbre, la matière et toutes les façons possibles et illimitées de transformer par exemple un piano en "n'importe quoi" ou bien de s'amuser à donner à des parasites des fonctions rythmiques et de les mettre en valeur.

- Celle du milieu dans lequel je travaille, c'est à dire avec Art Zoyd qui est un groupe de recherche mais aussi un centre de création musicale qui accueille des compositeurs en résidence. Je rencontre donc ces compositeurs et l'émulation, la curiosité, la découverte, les échanges font qu'une certaine partie de moi est attirée vers cette musique que je découvre tardivement, grâce à Art Zoyd, et plus particulièrement à Gérard Hourbette, son directeur.

Ton parcours est jalonné de collaboration avec des metteurs en scènes, chorégraphes, réalisateurs : une confrontation de la musique avec “le monde des visuels”. Qu’est ce qui motive ce travail spécifique ?: la nécessité de mettre en danger sa musique, de s’interroger de manière différente, de chercher de nouvelles voies pour l’exploration de l’espace sonore ?

La motivation première est surtout la rencontre de l'autre et de son univers d'exploration. C'est l'expérience de se découvrir dans la mise en commun d'un travail de création à offrir au public et j'y vois plus un partage des risques plutôt qu'une mise en danger (bien que ce risque soit d'abord pris par le metteur en scène ou le chorégraphe quand il fait le choix de travailler avec moi...). C'est aussi, effectivement toujours de nouvelles voies d'exploration car je conçois cet exercice de commande comme une écoute suprême du désir de cet autre créateur pour un éclairage musical sur sa réflexion, sa recherche, sa mise en espace visuel etc... Cela implique forcément d'être transporté dans des chemins et des envies qui sont celles du créateur visuel, de l'auteur et donc d'aller là où on ne serait jamais allé tout seul.

Patricia Dallio militante ? (le disque en rapport avec les déchets nucléaires, ’engagement dans SoundTrack pour revendiquer et promouvoir la création). Comment cela se traduit il dans tes choix musicaux ?

Comment dissocier l'activité musicale des événements marquants de la vie ? Tout ce qui me marque émotionnellement va transparaître dans les musiques a venir. Je ne filtre surtout pas ça, et si une occasion d'expurger se présente comme pour le CD "D'où vient l'eau des puits?" alors je fonce . J'ai été trop ébranlée par la découverte de l'hérésie humaine face à la gestion du nucléaire pour ne pas avoir envie et même besoin de le sortir musicalement et en même temps de pouvoir donner un coup de main au mouvement anti-nucléaire. Là, c'était facile car j'ai utilisé des témoignages vivants et des documents existants, j'étais dans un sujet hyper concret et à la fois très émotionnel.

L'engagement est d'un autre ordre dans Sound Track, puisqu'il s'agit de regrouper des compositeurs et des artistes du visuel sur des projets, pour créer des ponts entre nous et vers l'extérieur et quelque part se sentir plus fort et moins seul. C'est assez vital de se relier aux autres quand on fait le choix de vivre en Haute-Marne. Les conséquences sur la musique sont, un peu comme pour mon expérience avec Art Zoyd, de l'ordre des échanges potentiellement enrichissants.

Je continuerai à m'engager à titre personnel, contre des directives politiques quand elles sont destructrices pour les faibles, comme actuellement au sujet du statut des intermittents dont je fais partie et qui risquent d'abattre violemment le vivier culturel existant et déjà fragile. Peut être que le fait de se sentir méprisé aura des répercussions sur les créations à venir car cela va générer plus d'angoisse, plus de colère etc... encore faudra-t-il pouvoir trouver les moyens pour réaliser ses créations.

Au niveau musical, pour le moment, mon engagement se borne à faire une musique pour laquelle je ne fais aucune concession. Je sais qu'il existe des oreilles curieuses et que ce travail peut en toucher quelques paires, reste à diriger les haut-parleurs dans la bonne direction...

Art Zoyd a créé le “Centre Transfrontalier de production et de création musicale” : quid ?

Les aides européennes et la proximité des deux villes (Mons et Maubeuge) ont permis de rapprocher l'ensemble "Musiques nouvelles" dirigé par Jean-paul Dessy et Art Zoyd sur des projets de créations avec électronique.
Des compositeurs invités viennent en résidence pour un travail sur l' instrumentarium d'Art Zoyd, puis les oeuvres sont jouées en public par l'ensemble Musiques Nouvelles et quelques membres d'Art Zoyd. Ce sont deux créations par an avec à chaque fois quatre compositeurs invités et des projections vidéo, qui sont jouées en public sous le nom de "Expérience de vol". Pour plus d'info aller voir sur le site http://www.artzoyd.org
Ce sont des projets très difficiles à mettre en place qui brisent un peu les clivages et qui sont vraiment très intéressants. Ils ont permis entre autre la rencontre du groupe avec Kasper Toeplitz qui, depuis sa résidence pour la première version de "Expérience de vol#1", participe en tant que compositeur avec Gérard Hourbette et moi-même à tous les projets Art Zoyd. (Métropolis, La nuit du Jabberwock, La chute de la maison Usher, Armaggedon...)

Comment juges tu ton esthétique musicale en Champagne-Ardenne (réception du public, diffusion, création...)

Je ne pourrai me faire une idée sur la réception du public en Champagne-Ardenne que lorsque nous aurons pu y présenter un spectacle. J'ai souvenir d'un concert Art Zoyd à Epernay et d'un autre au Manège de Reims dans les année 80. Depuis plus rien. Je ne l'explique pas et je ne désespère pas non plus. Si vous voulez organiser un cinéma-concert Art Zoyd contactez Monique Vialadieu O3 27 64 74 33.

J'ai travaillé un peu sur Reims il y a plus de dix ans avec Jean Deloche pour "Etrange peine Théâtre", avec Marylèn Breuker à l'occasion de stages de danse, avec la Cie Turbulence à Châlons-en-Champagne pour leur "Manège Elixir", pour une expo d'art contemporain à la Fac des sciences en 1912 je crois... Toutes ces expériences furent vraiment extraordinaires, je pense que mon travail a beaucoup évolué en dix ans... c'est peut-être pour ça ... Depuis ces gens ont presque tous quitté la région (pas à cause de moi !). J'ai, ces dernières années travaillé avec des Cie de Théâtre sur Chaumont avec Evelyne Beighau, François Levé et Chaïtane Conversat sur des films d'animation.
Tout le reste de mon travail se fait hors région.

Je m'étonne souvent de constater combien Chaumont est loin de Reims et cependant si proche de Maubeuge, de Paris, de Mexico, Zurich etc...

Actualités et projets ?

Le disque va sortir début septembre et c'est un projet sur lequel je travaille depuis deux ans. C'est le p'tit dernier, alors j'attends avec impatience de pouvoir lui donner son indépendance pour que les autres en parlent à ma place, je n'ai aucun recul et je ne peux pas en parler. C'est en tout cas le reflet de mon travail aujourd'hui avec une thématique particulière qui est celle de la voix.

Puis je commence à écrire pour le prochain spectacle Art Zoyd "Armageddon", une opérette pour robots, qui sera créee à l'occasion de Lille 2004, en mars.

Pas mal de dates en septembre octobre et novembre avec les ciné-concert Art Zoyd dont deux au Mexique.

J'espère que ça va continuer comme ça, car il va falloir en faire des cachets dans les années qui viennent. Le problème c'est comment faire pour travailler plus que tout le temps !

Mon conseil à l'actuel gouvernement, vendez des chars d'assaut et multipliez le budget à la culture par dix... AUX ARTS CITOYENS !!!

Propos recueillis par Jean Delestrade

www.patriciadallio.com