Luis Vina

Tu m’as dit être inspiré par le travail d’Andrew Hill. Dans une interview (Jazzman de ce mois) il dit ces mots:” (Les jeunes musiciens) doivent avoir conscience qu’ils ne sont pas là pour pour pérenniser des situations académiques, mais pour apporter des valeurs thérapeutiques ou récréatives à leur public.”

En fait j'ai découvert la musique d'Andrew Hill il y a peu; en formant le sextet je me suis mis à chercher des groupes ayant la même instrumentation et surtout utilisant le vibraphone.

Je suis donc tombé sur toute une partie du catalogue Blue Note que je ne connaissais pas: Graham Moncur, Bobby Hutcherson, Andrew Hill qui proposaient à l'époque (entre 1962 et 1965) une alternative à un free-jazz radical et au hard-bop. Hill, en restant attaché à ses racines, est un chercheur qui ne sacrifie pas pour autant la mélodie, cependant ce n'est pas un grand révolutionnaire non plus.Dans sa phrase je pense qu'il fait allusion aux musiciens qui "jouent comme", dans une certaine tradition et dont le jeu est fortement marqué par les "pères". Je pense qu'il fait partie de ses musiciens nostalgiques qui regrettent l'époque où l'on apprenait sur le tas, qui pensent que depuis le succès de Rollins et Coltrane la tendance consiste à suivre les voix dominantes sans chercher la sienne. A mon avis aujourd'hui ce n'est plus vrai, et j'avoue que les querelles de clochers ça ne m'intéresse pas énormément. J'aime beaucoup la réponse de Dave Douglas à ce sujet:"il semblerait aujourd'hui qu'on est plus qu'un seul choix: rompre avec la tradition ou la suivre, pour moi le plus passionnant c'est la contradiction, d'essayer de répondre à ces 2 questions: pourquoi faudrait-il tout rejeter ? et pourquoi être l'esclave de règles et de normes que l'on nous a enseigné ?, il est donc important d'être influencé par toutes sortes de musiques..."

Quant à apporter des valeurs thérapeutiques et récréatives, je répondrai par des mots de Marc Ducret:" (...) on ne joue jamais que pour soi-même. La seule façon d'être sincère et décent envers le public, c'est de jouer pour soi(...)" le public ne doit pas faire "l'économie de cette petite exigence d'attention et de concentration qui est absolument nécessaire face à n'importe quelle oeuvre d'art(...)" .Nous n'en sommes pas encore là avec Paradigm mais le but pour nous est avant tout d'être sincères et de présenter une musique de qualité avec la plus grande conviction et sans autres prétentions, tant mieux si les gens adhérent où si ils y trouvent une thérapie.

NB: Hill a longtemps été musicothérapeute...

Des inspirations d’Andrew Hill mais aussi de Dave Douglas ou Tim Berne. Comment comprends tu cette génération menée par Douglas, Eskelin, Berne, Black mais aussi Ducret ?

Les musiciens que tu cites sont à la fois de très grands improvisateurs, avec pour chacun un discours très personnel (ce qui n'est pas donné à tout le monde), et des compositeurs très excitants sachant créer un univers bien particulier. C'est rassurant d'entendre de tels musiciens, ça prouve qu'il y a encore plein de choses à faire. Pour la plupart ils ont réussis à mélanger un tas d'ingrédients d'hier et d'aujourd'hui et à faire prendre la sauce sans ce soucier des écoles, styles ou autres étiquettes, ce sont des musiciens intègres et entiers. Chacun d'eux est un "cas"; Dave Douglas est un "hyperproductif de génie", il dirige 6 ou 7 groupes à la fois et propose pour chacun d'eux un répertoire totalement différent: du quintet avec cordes flirtant avec la musique contemporaine au double quartet electro free en passant par un quartet de chambre aux accents de musiques de l'est ou un sextet néo-hard-bop ... Cependant on retrouve à chaque fois un grand sens de l'écriture . A l'inverse des autres musiciens cités qui s'investissent essentiellement dans une formation, lui, les multiplie et y répartie ses influences.

J'ai découvert Tim Berne il y a 5 ans avec son "Bloodcount" aux Instants Chavirés, c'était un choc: autant de liberté, de codes bousculés: on est loin du sempiternelle exposition-développement-réexposition sans surprises, mais au contraire des morceaux très longs où tout s'imbrique: écriture-impro, un thème (et quel thème!) est exposé et aussitôt il est dynamité : il y a chez Berne un refus total de s'installer ... Comme chez Ducret , Black et Eskelin il peut y avoir un côté très rock, très organique voir trash.

Ce que j'apprécie chez eux c'est leur sens de la mélodie et de la (dé)construction, leur liberté et surtout quand ils jouent: ils racontent une histoire.

En ce qui concerne mes influences pour le sextet, elles viennent d'avantage de Dave Douglas pour l'écriture (ainsi que de Booker Little ou de Duke Ellington).J'essaie de rester attacher à la mélodie tout en essayant d'élaborer des formes et des rythmes plus complexes mais sans tomber dans des schémas mathématiques ou savants, étant compositeur autodidacte, j'y vais surtout à l'instinct De manière générale le sextet sonne très "jazz" mais pour combien de temps encore?

Paradigm était il un projet que tu envisageais depuis un bout de temps, en attendant de rencontrer les musiciens pour ? Comment s’est fait la connexion avec des gens comme le trompettiste Xavier Bornens ?

L'idée du sextet m'est venue en 2001 et comme je suis très lent elle a pris forme en avril 2002. J'avais en tête une formation suffisamment grande pour élaborer des arrangements mais pas trop pour qu'elle soit "transportable", je voulais un son "ouvert" , d'où le vibraphone. Le choix des musiciens c'est fait facilement et j'ai eu beaucoup de chance:dés le départ je souhaitais que Guillaume, François et Manu fassent partie du sextet (j'avais déjà joué avec eux dans différents contextes), le trompettiste initialement prévu ayant renoncé au projet j'ai fait appel à Xavier via Guillaume, même chose pour le vibraphoniste mais par le biais de Xavier cette fois-ci. Avant la première répétition je n'avais jamais entendu Xavier ni David mais ça fonctionne très bien, pourtant à 6 ça peut déjà devenir très compliqué...
Ensuite j'ai mis un peu de temps à me mettre en tête le son du groupe, je n'avais jamais écrit pour le vibraphone. Le répertoire se construit lentement mais sûrement: j'écris quasiment tous les jours pour cette formation.

Propos recueillis par Jean Delestrade

www.myspace.com/luisvina