Gerardo Di Giusto

Le pianiste et compositeur argentin Gerardo Di Giusto était à Charleville avec Gaïa Cuatro le 13 avril dernier. Il a accepté de répondre à quelques questions...

Gerardo, c'est le seconde fois que tu joues à Charleville-Mézières. La première fois, c'était avec Cordoba Reunion, et récemment avec Gaïa Cuatro. Peux-tu nous raconter comment s'est passée cette rencontre improbable entre des musiciens argentins et japonais ?

J'ai rencontré Tomohiro (le percussionniste) pour la première fois en 1998 lors d'un premier voyage au Japon en accompagnant un grand flûtiste argentin qui s'appelle Jorge Cumbo. L'expérience c'est renouvelée l'année suivante et nous avons découvert beaucoup de points commun musicalement parlant, en plus d'être devenus des amis Tomohiro et moi. Après ça, Tomo est venu à Paris avec le quartette de Aska (violon) pour le festival de Jazz japonais à la Maison du Japon et nous avons été présentés avec Aska. L'année suivante (2003) Tomo me propose de présenter au même festival un projet commun. J'invite Carlos à la basse et Tomo propose à Aska de faire quelques morceaux avec nous (elle était dans le coin). Finalement Aska a fait tout le répertoire avec nous et le concert a été une réussite. L'année suivante nous avons réalisé la première tournée au Japon d'une trentaine de dates et chaque année depuis nous faisons une nouvelle tournée.

Quelle est la part d'influence du Japon dans la musique de Gaïa Cuatro ?

Pour moi, la culture japonaise déborde de raffinement, contrôle du mouvement et des sentiments dans une recherche constante de la profondeur de l'âme. Chaque geste a un sens et chaque son un message. Tomohiro et Aska sont des vrais japonais qui défendent leur culture sans chercher les copies (c'est malheureusement assez rare à trouver). Dans la culture latine (argentine) la spontanéité, la passion exubérante et les grands contrastes dynamiques et rythmiques sont les caractéristiques essentielles. Cette rencontre musico-culturelle réussit assez bien l'équilibre de ces deux extrêmes d'expression.

Minino Garay dans Cordoba Reunion, Tomohiro Yahiro dans Gaïa Cuatro : deux grands percussionnistes au demeurant fort différents dans leurs interprétations de rythmes latins. Comment qualifierais-tu l'un et l'autre ?

Ces deux percussionnistes ont le grand pouvoir de l'originalité. Minino revendique furieusement ses origines argentines avec tout ce que cela signifie de tempérament et de spontanéité et Tomohiro a la grande faculté d'avoir une conception globale de chaque morceau, chaque coup est étudié et calculé pour qu'il y ait juste ce qu'il faut pour la musique, ni plus ni moins.

Le premier cd de Gaïa, enregistré il y a deux ans au Japon, sort seulement en France chez Cristal Records (avec un accueil exceptionnel), alors que le deuxième, "Udin", enregistré en Avril 2006 en Italie vient de sortir au Japon ( KaiYa Records ). Quand aurons-nous le plaisir de le trouver en France ?

Nous n'avons pas encore pensé à une date mais, il faut un délai minimum pour bien diffuser le premier.

Tu as évoqué la crise de la musique enregistrée, et ta préférence pour la musique live. Tu as développé des idées intéressantes à ce sujet sur ton site. Quelle est ta position concernant ce problème ?

En l'an 2000, quand j'ai créé la première version de mon site, j'ai écris une page philosophique autour d'Internet et la musique enregistrée. Je vois que sept ans après beaucoup des points deviennent réalité (lire ma page "philosophie" sur mon site ). En gros : je suis contre les droits d'auteur pour la musique enregistrée, je suis pour que la musique redevienne propriété du musicien et de l'auditeur comme avant l'invention de l'enregistrement, sans passer ni dépendre des intermédiaires commerçants.

On ne connaît pas Aska Kaneko en France. Ce fut pour nous une extraordinaire découverte. Quel est son statut au Japon ?

Aska a participé à des projets très variés et très avant-garde et elle s'est fait un public qui la suit partout. Au Japon les chanteurs s'entourent de musiciens de qualité qui sont par fois aussi connus qu'eux-mêmes, c'est le cas pour Aska, qui est une violoniste très connue en tant que side-woman mais qui produit aussi beaucoup d'enregistrements en tant qu'arrangeur et réalisateur.

Tu écris beaucoup, pour Cordoba et pour Gaïa, mais également pour un projet dont tu es le leader : Camerata Ambigua. Peux-tu nous en parler ?

Camerata Ambigua c'est une formation (quintette à cordes et piano) que j'ai créé en 2003 et avec laquelle j'ai sorti un CD en 2004 avec un accueil exceptionnel de la presse. C'est une formation a priori de chambre, mais la musique entièrement originale est basée sur le folklore argentin dans une version très moderne avec une utilisation inhabituelle des cordes et de l'improvisation. On a fait de très prestigieuses salles mais pas assez de concerts, je manque d'une bonne stratégie pour faire tourner ce groupe.

Quelle est la part de l'improvisation dans Camerata ?

Dans la musique de Camerata l'improvisation est intégrée dans la forme musicale de chaque morceau. Le répertoire est très bien équilibré et pensé de telle façon que chaque instrument a son intervention soliste. Souvent on me demande quelle est la partie improvisée et quelle est la partie écrite, pour moi ça veut dire que la musique coule naturellement.

Tu vis en France depuis une vingtaine d'années. Je suppose que tu as fuit la dictature. Tu es retourné récemment en Argentine avec Cordoba Reunion. Quelles ont été tes impressions en retrouvant dans ton pays ? Pourrais-tu envisager d'y vivre à nouveau ?

Je ne suis pas parti à cause de la dictature, je suis venu en France pour une recherche artistique. Je suis retourné plusieurs fois en Argentine entre l'année dernière et cette année, pas seulement avec Cordoba, mais aussi pour jouer en tant que soliste avec mes compositions pour orchestre. Je sens un grand bonheur de jouer là-bas ma musique, elle est écoutée d'une autre façon puisque je travaille toujours avec mes racines. Je ne sais pas si je pourrais m' installer définitivement en Argentine, j'aime beaucoup la France et l'Europe, mon rêve est de pouvoir voyager continuellement.

Comment la musique de Cordoba Reunion a-t-elle été perçue en Argentine ?

C'était un peu la "claque", on est venu de loin avec la musique du pays mais faite d'une façon pas habituelle même pour les plus avancés dans le domaine.

Arrives-tu à concilier les trois projets : Cordoba, Gaïa, et Camerata Ambigua, auxquels s'ajoutent des commandes d'écriture ? Lequel de ces projets t'occupe le plus actuellement ?

J'aime tous ces projets et ils sont très complémentaires à mon équilibre musical. J'aime l'écriture, j'aime le piano, j'aime l'improvisation, la force et la douceur. C'est trop difficile d'intégrer tout ça dans un seul projet, après tout c'est une question d'organisation.

La première tournée européenne de Gaïa s'est achevée à Charleville-Mézières ? Comment s'est-elle passée, et à quand la prochaine ?

Cette première tournée a été difficile à remplir, le groupe n'est pas très connu et les temps sont durs, cependant on a réussi à décrocher une vingtaine de dates. Une grande épreuve aussi pour les japonais, compte tenu de l'organisation et de certaines conditions : au Japon, nous sommes habitués à avoir toujours un roadie et un sonorisateur avec nous, et là on a du tout faire nous-mêmes. Mais le merveilleux accueil qu'a eu notre musique a effacé les fatigues et rempli les cœurs de joie. On prépare quelques festivals pour juillet en Italie, en octobre c'est à nouveau le Japon et une prochaine tournée en Europe est en préparation pour décembre prochain.

Propos recueillis par Patrice Boyer

www.gerardodigiusto.com