Sébastien Boisseau

Hyperactif !

En premier lieu, peux-tu nous présenter ton parcours ?

J'ai grandit dans une famille plutôt portée sur les pratiques artistiques, une grand-mère qui se découvre une passion pour le violoncelle à 60 ans, une mère chanteuse amateur, des oncles partagés entre l'architecture et la musique. C'est avec l'un d'eux que je commence la contrebasse à l'âge de 7 ans (pour être précis je fais mes premiers sons sur un violoncelle accordée en quartes!). Damien Guffroy (c'est lui mon oncle...) est alors jeune contrebassiste professionnel et il enseigne à Dreux ville que j'habiterai jusqu'à la fin du lycée. Avec lui j'apprend les bases de l'instrument, l'archet, les études, les fondamentaux. Mais je découvre surtout le Jazz, grâce à son implication dans les premiers groupes de Laurent Dehors et David Chevallier. Je l'accompagne parfois sur les plateaux ou je le rejoint dans les coulisses et je prend alors conscience que la musique génère un mode de vie particulier. Je suis très vite conquis.

Dans une petite ville, les contrebassistes ne se bousculent pas et j'intègre vers 12 ans mes premiers ateliers de Jazz, entouré le plus souvent de personnes beaucoup plus âgées que moi. Les années passent ainsi, les cours de musique se succèdent, solfège, un peu de piano, ateliers, les premiers concerts ont lieu vers mes 14 ans, les premières rencontres en dehors de l'école de musique suivent vers 16 ans, c'est l'heure des premiers groupes, première rencontre forte avec Cédric Piromalli.

Puis l'heure des grandes orientations arrive. Au moment du BAC j'abandonne les sciences pour me consacrer entièrement à la musique, je m'inscrit à l'université de Tours, en musicologie, ainsi qu'au CNR.  

L'été qui précède cette première rentrée d'adulte indépendant, je vais à la rencontre JF Jenny Clark à Cap-Breton (sur les conseils de Damien, mon oncle formateur). Je touche et entend ma première idole (il faut dire que j'écoutais le trio Kühn/Humair/Jenny-Clark depuis mes 15 ans!). Cet homme est un génie de la basse, c'est un choc pour moi, une claque comme on dit, tout est si simple et si parfait quand on l'écoute jouer, l'instrument est pourtant complexe! JF n'est pas très pédagogue je trouve, pas très patient, il ne s'intéressait qu'aux meilleurs. Peu importe, j'ai entendu en vrai, rien que pour moi, le son que j'écoutais depuis si longtemps sur les disques, la flamme s'intensifie alors, les choses sérieuses commencent.

En arrivant à Tours (à 17 ans) je travaille à effacer les lacunes techniques que l'enfant de Dreux avait laissé s'accumuler. Je continue les rencontres, les expériences de groupes (standards ou création), j'accepte toutes les propositions de concerts, de répétitions, je me désintéresse progressivement de l'étude historique et analytique de la musique (musicologie), je me lasse aussi du système "conservateur" de mon conservatoire dans un seul objectif: vivre la musique.

Je ne pratique plus alors que le jazz, les musiques qui touchent de près ou de loin à l'improvisation. Permis en poche, je sillonne la région et je continue mes rencontres à Orléans, Angers, Poitiers, Chartres, Nantes, Blois, Bourges, Châteauroux, où je fais la connaissance de Jérôme Rateau qui m'introduit dans le sérail des élèves de la classe de Jazz du CNSM de Paris. Dans le même temps je deviens enseignant à "Jazz à Tours".

En 2000 j'obtiens le premier prix de soliste au concours de la Défense, je rencontre Daniel Humair et Gabor Gado par l'intermédiaire de Matthieu Donarier je crée YOLK avec Alban Darche et Jean-Louis Pommier et les choses s'accélèrent à partir de ce moment là...

Des grandes formations aux trios, la liste des formations auxquelles tu participes est impressionnante. Est-ce une nécessité pour toi, en tant qu’artiste, de jouer dans des contextes aussi différents ?

C'est vrai que la liste est longue! 17 groupes en ce moment...

Plusieurs arguments entrent en jeu: Tout d'abord, j'ai toujours fonctionné de la sorte, j'ai appris cette musique et ce métier en changeant fréquemment de répertoires, de groupes, en jouant aux côtés de personnalités très différentes, dans des contextes radicalement différents, de la pizzeria à l'amphithéâtre de 8000 places en passant par les clubs, les caves, les mariages, les bars... bref, c'est une école.

Ensuite, je suis fidèle avec les gens que j'aime, je choisi un projet pour le contenu artistique mais aussi en fonction de l'équipe qui s'y trouve, et j'aime développer les projets au maximum, donc sur la durée. Il est vrai que depuis la rencontre avec Daniel Humair les choses se sont accélérées, mon jeu à été beaucoup plus exposé et beaucoup de propositions magnifiques ont suivi, je les ai accepté avec le bonheur d'accéder à des rêves d'enfant, mais en restant fidèle aux projets que j'avais déjà enclenchés depuis ma région de résidence.

C'est une nécessité aussi dans le sens ou j'aimerai appartenir à la famille des bassistes qui maîtrise l'histoire de leur instrument tout en proposant autre chose que la fonction de "gardien du temple du tempo". La Faro, Jenny-Clark, Chevillon, Philips... sont en ce sens des références pour moi. Travailler en solo, en duo ou en big band oblige à adapter son jeu et à développer des système de placement différent au sein du groupe.

Enfin, si j'étais très cohérent avec ce que j'ai dit plus haut, j'aimerai pousser mes expériences artistiques avec 4 ou 5 groupes qui jouent beaucoup et qui avancent à fond dans leurs projets, mais 99% des musiciens de jazz sont confronté au problème de la diffusion de leurs groupes. 10 concerts avec un même groupe dans une même année c'est déjà un score, et 10 concert par an ce n'est pas suffisant pour manger! Nous multiplions aussi nos engagements pour vivre tout simplement !   

N’est-ce pas difficile de passer constamment d’un univers musical à l’autre ? Surtout qu’il s’agit de choses très différentes.

J'adore cette gymnastique, ça peut être fatiguant mais il faut apprendre à le gérer. Chaque expérience nouvelle m'enrichit et je trouve toujours des correspondances ou des passerelles intéressantes entre les projets, cela devient d'autant plus intéressant lorsqu'on navigue d'un pays à un autre, d'une culture à une autre, de la musique contemporaine à l'improvisation, d'une musique très écrite à l'impro libre, du son à l'image...  

Composes-tu et as-tu des projets personnels, en tant que "leader" ?

Pour le moment j'ai composé quelques pièces quand l'inspiration me venait, je n'ai pas encore fait cette démarche de développer une écriture. Mais en même temps que mon envie d'engagement dans un projet personnel grandit, cette question se pose de plus en plus et je vais bientôt prendre la plume plus souvent.

Pour ce qui est des projets en tant que "leader" hormis TRIADE (avec Cédric Piromalli et Nicolas Larmignat) que nous co-leadons depuis toujours (enfin depuis 10 ans cette année!), il n'y avait rien d'autre jusqu'ici.

Cependant, et grâce à une résidence organisée par le CRDJ des Pays de la Loire, je suis en train de m'investir très fortement dans un groupe qui va s'appeler UNIT et qui réunira Matthieu Donarier, Laurent Blondiau (B), Gabor Gado (H) et Stefan Pasborg (DK). Je connais ces musiciens au travers de nombreux projets et je leur ai proposé de participer à une aventure ou chacun est à même de leader le groupe dans son pays d'origine.

De belles choses se préparent à partir de novembre 2005 et un disque est en projet pour le label hongrois BMC.

Tu nous présentais, il y a peu, le label Yolk que tu as fondé en compagnie de Jean-Louis Pommier et Alban Darche. Comment vois-tu ton activité en son sein ? Est-ce quelque chose de complémentaire à celle de musicien ?

Complémentaire, oui, quasiment par obligation ! Si tout allait bien dans notre milieu, YOLK n'existerait peut être pas. Nous n'aurions pas à nous écarter de notre compétence première de musicien pour gérer ce qui ressemble plus à une entreprise. Mais le constat est là, nous avons besoin de cet outil et de le rendre encore plus performant si l'on veut laisser un peu de champ libre à notre énergie créatrice. Nous avons besoin d'un label qui diffuse nos projets au moment opportun et pas un an après, nous avons besoin d'être identifié autrement que comme "les petits jeunes de la région" et je pense que la qualité des résultats de YOLK contribue à prouver le sérieux de notre démarche et de notre engagement. Nous avons aussi besoin d'une structure administrative qui porte nos projets, les développent, les présentent auprès de différentes institutions...  

En s'engageant dans une carrière artistique on entre dans une démarche permanente de recherche et d'évolution. Les aides extérieures qui ont pu nous être proposées jusqu'ici n'ont été que ponctuelles. Or, pour être parfaitement efficace, l'outil YOLK doit nous permettre d'assurer la continuité de notre démarche, dans son ensemble, et donc sa cohérence. Notre rôle de codirecteur artistique (Alban, Jean-Louis et moi-même) est de fixer les grandes orientations de la structure et de veiller au respect de ses objectifs.

Peux-tu nous parler de ton actualité, de celles des différents projets auxquels tu participes ?

En ce moment, je travaille à la création du groupe UNIT, évoqué précédemment. Nous préparons la sortie du 3e opus de TRIADE, "Entropie" chez YOLK pour l'automne 2005. Cet album devait initialement sortir chez Sketch mais hélas... Je pars en tournée en Indonésie, Malaisie et Australie avec Eric Watson/Christoph Lauer 4tet.

Nous préparons également avec YOLK la sortie du premier disque du "Gros Cube" ainsi que du trio de Geoffroy Tamisier. À cette occasion, nous inaugurerons une nouvelle société de distribution et d'édition de partitions: YOLK MUSIC.

Je sors de l'enregistrement d'un nouvel Album de Gabor Gado pour BMC et plusieurs autres projets sont en cours avec ce label. Nous venons de terminer le mixage du disque de Mâäk's Spirit enregistré en août 2004 à Joahnesbourg avec 2 poètes sud-africain.

Et encore plein d'autres choses....

Propos recueillis par Pierre Villeret

www.sebastienboisseau.com

www.yolkrecords.com