Norbert Lucarain

Qui mieux que Norbert Lucarain incarne la volonté de faire avancer le jazz ? Il s'est saisi d'un instrument (le vibraphone) à l'image un peu dépassée pour le ramener sur le devant de la scène...

On dit de toi que tu as sauvé le vibraphone du musée... Un acte de bravoure dont tu es fier j’imagine...

C'est un journaliste, Matthieu Jouan qui a dit de moi que j'avais "sauvé le vibraphone du musée". Ceci veut donc dire que cette personne a trouvé dans ma musique quelque chose qui sort des sentiers battus du vibraphone. Ce n'est pas un acte de bravoure ni un acte tout court, c'est une résultante de l'énergie que je cherche à partager depuis que je fais de la musique. C'est plutôt un encouragement à continuer de le surprendre; ça peut donc être un défit, j'espère pouvoir le relever !

La bravoure c'est de continuer à croire que la musique d'instrumentistes s'évertuant à ne faire qu'un avec leurs sensations et leur instrument, dans le but de proposer un voyage extraordinaire par le son, puisse encore toucher suffisamment de gens pour vivre dignement, à une époque où les gros médias persuadent la foule de la vérité d'une désinformation, de la nécessité du rendement et de la consommation, et qu'on assiste à des manipulations qui trient des individus insipides et dénués de talent pour en faire des pseudo-stars que des gens prennent pour des artistes.
La fierté c'est s'arrêter pour se regarder; je préfère utiliser ce temps pour observer ce qui m'entoure.

Le vibraphone fait partie des instruments les moins présents dans le jazz (en comparaison avec les instruments dits traditionnels genre saxs, piano...), au même titre que le violoncelle par exemple. On est vite tenté de faire la comparaison avec tes prédécesseurs (“pourquoi ne pas jouer à la manière de Lionel Hampton, Mr Lucarain?”), ce qui a dû te motiver pour te dégager de “l’historique du vibraphone”, n’est il pas ?

Je n'ai jamais eu besoin de me dégager de “l’historique du vibraphone” puisque je ne le connaissais pas lorsque j'ai commencé à jouer de cet instrument. Et le peu que je pouvais en entendre à cette époque m'insupportait, jusqu'a ce qu'un copain m'ait fait écouter Mike Mainieri. Là ça a été une véritable révélation et un échec terrible car il faisait à merveille tout ce que je souhaitais entreprendre, et je me suis bien rendu compte que pour continuer à construire mon imaginaire, il faudrait bien inventer un ailleurs...

C'est seulement maintenant que mon disque est sorti que je m'intéresse avec curiosité et positivisme au reste du monde vibraphonistique et à sa genèse, pour y déceler comment les autres se sont attelés au problème stylistique de l'écriture, de l'improvisation, du toucher et du son du vibra. Une manière de faire le point pour envisager la suite...

Le Goove Gang est une formation qui a marqué une période. Les musiciens qui y ont participé se le voient rappeler constamment (comme je le fais moi même !). Cela a d’ailleurs été le cas pour Sixun en son temps... Cet album vient il annoncer une nouvelle période ?

Pour moi c'en est une. Mon premier disque ! Pouvoir enfin donner aux gens qui viennent aux concerts le moyen de repartir avec un peu de ma musique qu'ils feront peut être écouter à leurs amis...C'est un aboutissement de 21 années de travail, de recherches et de questionnements. J'ai attendu patiemment que tous les ingrédients musicaux et humains soient réunis, et j'y ai travaillé de manière à ce que ce ne soit pas un album anecdotique sur un trio de passage. Il y a un vrai travail de fond avec Christophe (Lavergne) et Nicolas (Mahieux). Ce ne sont pas seulement des musiciens qui jouent ce que je leur demande, ils ont un jeu, un son et un charisme qui m'inspirent et qui apportent au trio une réelle dimension de groupe.

Il me semble avoir lu que tu as débuté la musique par le métal ! Le jazz funk du Groove Gang, le flamenco de Jaleo... : l’album exprime toutes ces influences...

Ben oui. C'est quand un autre copain m'a fait écouter Téléphone et Iron Maiden que j'ai décidé de me mettre à la musique. L'année dernière je suis allé voir en concert Joe Satriani et AC/DC et j'ai adoré. En ce moment je reviens pas mal vers ces musiques, j'ai envie d'en reprendre l'exploration là où je l'avais laissée quand j'ai cru bon de devoir ne plus écouter ça au nom du jazz !

Tout ça se retrouve évidement dans l'album au milieu de plein d'autres influences ethniques ou urbaines. Se mêlent à ça les différents vocabulaires que j'ai pu auparavant expérimenter dans des contextes relativement cloisonnés de "familles" de musiciens qui ne se côtoient pas, et dans chacune desquelles j'ai trouver des choses qui m'ont nourries: vive le décloisonnement, à condition de savoir respecter ce qui est derrière la cloison...

Les projets à venir ?

Un disque de vibraphone en solo, déjà enregistré, dont la sortie est prévue en février 2004, toujours chez "Cristal Productions". C'est un projet annexe, en plus du trio avec lequel nous continuerons j'espère à enregistrer régulièrement. A la rentrée il y aura la préparation du nouvel album de Jaleo, et puis je repars en tournée avec Thomas Fersen, et j'attends les retombées de mes piètres prospections pour trouver des concerts avec le trio: y a t-il un agent dans la salle ?

Propos Recueillis par Jean Delestrade

www.myspace.com/norbertlucarain