Guillaume Orti

"Un besoin de partager urgent et rageur"

Le saxophoniste était présent lors du dernier Reims Jazz Festival invité par Hasse Poulsen pour sa création "Progressive Patriots" (en compagnie de Stéphane Payen, Henrik Simonsen et Tom Rainey). De l'avis de tous, sa prestation avait été - comme d'habitude - remarquable. Macao voulait en savoir un peu plus sur ce musicien, ses envies, ses projets, sa vision de la musique...

Tu as fait le choix de t'installer loin des clubs parisiens, de certains gigs : quels avantages, pourquoi ce choix ?

C’est un choix de vie de famille... Le bénéfice qu’on en tire (ma compagne est comédienne, chanteuse, enseignante et improvisatrice) est celui d’avoir un lieu d’accueil où des comédiens, des musiciens, des danseurs viennent travailler, enregistrer, présenter leur travail en cours, se mettre au vert pour se concentrer sur leur projets. Nous y organisons aussi des stages de musique. En revanche c’est clair que nous sommes un peu loin des centres névralgiques qui sont par nature plus urbains…

J'avais posé la question du fonctionnement du groupe Joint Venture à Drew Gress dans une précédente interview et il me répondait qu'il fonctionnait sur le mode coopératif, sans leader. Est-ce qu'au final ce fonctionnement est viable ou un leader doit nécessairement se dégager, tes expériences ?

Je viens de lire ton interview de Drew Gress. Quand il dit “we were a cooperative quartet” je pense immédiatement à Kartet (avec Benoît Delbecq, Hubert Dupont et Benjamin Henocq, puis Chander Sardjoe depuis 12 ans). Le fonctionnement égalitaire que nous avons toujours eu nous permet de penser le groupe de manière collégiale tout en laissant toute sa place aux désidératas de chacun. La confiance entre nous est sans faille. Nous nous sommes forgés un son par la pratique intensive. Il y a un espace dans ce groupe pour apprivoiser des vocabulaires musicaux originaux de part leur agencement. Nous sommes assez opiniâtres face aux nouvelles données que peut contenir une nouvelle composition. On ne lâchera pas un/le morceau… et on finira par y suivre des pistes de liberté, et donc transmettre au public une sensation… de liberté. N’est-ce pas ce qui anime tout les chercheurs de nouvelle musique ?

Bref, cette façon de travailler est motrice en ce qui me concerne et c’est celle que je mets en pratique dans tous les groupes de répertoire, qu’ils aient ou non un leader affiché : Octurn, Reverse, Benzine, Thôt et Cie, sans parler de ceux qui n’existent plus mais dont la musique proposée a façonné mon jeu : Triple Gee, Paintings, Urban Mood, François Merville quintet, les groupes de Jean-Pierre Jullian, etc… Je m’approprie des vocabulaires proposés, je les fais miens et les développe. Cette prise de rôle me remplit suffisamment pour que je ne ressente pas le besoin de devenir moi-même leader.

Tu travailles régulièrement avec Chander Sardjoe. Comment perçois-tu ce musicien ? Est-ce que son incroyable rigueur rythmique te porte, te dégage de certaines choses ?

Chander est un musicien des plus autonome qui soit. J’ai beaucoup appris de son exigence et sa maîtrise. Il incarne le matériau musical, que se soit complexe ou simplissime. Quand j’imagine de la musique pour les groupes que nous partageons (Kartet, Octurn, Oxymore), je peux laisser libre cours aux développements structurels. Rien de tel qu’une trame rythmique pour référence, aussi squelettique soit-elle : pas besoin d’écrire tout un pattern, il saura mettre mouvement, trouver le relief, la jouer sans la figer.

Je dirais que Chander a une conscientisation de la musique "à l’indienne" : clairvoyance du global, lumière sur le détail, liberté dans la structure.

Et quel toucher ! Comparez son son dans Bzzz Pük avec Geoffroy de Masure et Linley Marthe et celui dans Kartet… Ou comparez les versions de « 21 Emanations » de Bo Van Der Werf avec Octurn et les arrangements que j’en ai fait pour Kartet… Le volume sonore, les mouvements  "batteristiques", l’accentuation, peuvent être très variés et différenciés en fonction des projets mais la qualité de toucher reste élevée quelque soit la dynamique, et l’intensité demeure. L’an dernier, avec Kartet en Finlande, nous avons fait une tournée de concerts complètement acoustique (sans amplification), Chander a pu jouer à des volumes sonores très faibles sans rien perdre en précision ni présence. Du haut vol !

Connais-tu le saxophoniste américain Andy Laster ? Si oui, sens-tu des affinités musicales avec son univers ?

Oh oui je sens des affinités. Mais je ne connais que trop peu sa musique. Tu me donnes envie de réécouter. Et surtout d’écouter des choses récentes.

Comment évolue ton travail d'écriture : une recherche d'épuration ou complexité/sophistication ?

L’épure surgit parfois. Je ne sais d’où, je laisse faire. La complexité découle de l’avancée de ma pratique instrumentale et de la projection que je peux avoir sur l’intérêt, ou j’espère le plaisir qu’auront les autres musiciens à jouer avec ce que je leur apporte. Alors la nature de mon écriture dépend beaucoup du groupe à qui elle s’adresse.
Mais j’entends de plus en plus de manière contrapuntique, de moins en moins par bloc. Je cherche du rebond, de l’indépendance de voix, de l’interactivité, de la conversation respiratoire, de la connexion cognitive, du détail dans le global.

Tu es venu au Reims Jazz Festival pour la création Progressive Patriots d'Hasse Poulsen : quelques mots sur le travail accompli.

Belle rencontre !

Certains musiciens utilisent d'autres expressions artistiques comme base préalable au travail d'écriture, s'inspirant d'un peintre ou d'un écrivain. Ce genre d'expérience te tente ?

Pas tant que ça. Par contre je suis prêt à travailler AVEC un peintre ou un écrivain ! Mais s’agissant d’œuvres déjà fini j’ai du mal à faire le lien avec une utilisation que je pourrais en faire. Je les prends comme des objets en soi, je crains trop de n’être pas à la hauteur ou à côté de la plaque.

Hasse Poulsen a des partis pris artistiques assez forts, et intègre ses choix musicaux dans une démarche esthétique plus large. Comment a-tu ressenti cela et comme l'as-tu intégré ?

Justement, Hasse est parti d’un livre (Progressive Patriots) dont l’idée maîtresse le touchait particulièrement. Il y a un lien évident pour lui entre le sujet du livre, son histoire personnelle et le casting du groupe. C’est très touchant. J’ai été surpris par le choix de deux sax altos, et que ce soit Stéphane et moi, mais touché par la pertinence de ce choix. Avec Stéphane nous avons une relation très suivie depuis 15 ans. Nous sommes en échange permanent sur des questions liées au saxophone : tous ces langages musicaux à découvrir ou redécouvrir sur cet instrument ! Que d’émerveillement de ce qui a déjà été fait ! Encore de la nouveauté ! Là ! Et là ! Nous avons souvent croisé les parcours : les concerts Mercoledi & Co, le Collectif Hask, les diverses versions de son groupe Thôt, jusqu’au duo, constitué après que David Lacroix nous ait écrit une pièce. Bref, nous partageons les même passions musicales. Dans le groupe de Hasse ça a été la première fois que nous nous retrouvions “sidemen” sur un projet. J’ai adoré la complémentarité que nous avons eu. Avec cette faculté de jongler à volonté entre sonner comme UN ou le plus en contraste possible. Hasse a su être visionnaire dans son choix ! Merci Hasse !
Hasse est quelqu’un qui sait donner des directions. Il sait ce qu’il veut et ce qu’il ne veut pas. Tiens, voilà un leader ! Le répertoire raconte une histoire, son histoire, et transporte un besoin de partage rageur et urgent.

En échangeant avec Stéphane Payen à l'issue du concert, il me disait avoir été impressionné par Tom Rainey tant par l'assurance qu'il dégage que par son humilité. Quid ?

Oui c’est vrai. Tom a été complètement disponible dans le travail, dans la musique. C’est un grand improvisateur, il ne met jamais les choses en jeu deux fois de la même manière. Il parle avec ses oreilles.

Ce n'est peut-être, voire sûrement pas ta tasse de thé, mais si tu devais faire un "tribute to", quel musicien choisirais-tu ?

Ça m’arrivera peut-être un jour, je ne sais pas. Pour l’instant je suis très méfiant sur ce besoin de faire référence à quelqu’un, à une époque, ou à un style. Mais évidemment tout dépend de ce qu’on en fait. C’est le côté premier degré que je trouve gênant. J’ai aussi beaucoup de références en tête quand j’écris un nouveau morceau mais j’essaie de les diluer, de les masquer, de les mélanger… Sans parler du saxophone, les références ne manquent pas, elles nous collent et nous habitent, nous hantent et nous inspirent. Je n’ai de cesse d’analyser le jeu des autres, affiner ma compréhension de ce à quoi ils pensent pour jouer comme ils le font, c’est passionnant. Mais il faut surtout continuellement se laisser sonner et projeter sur le devenir de son propre son. Il m’arrive parfois de travailler sur des vieux trucs que j’ai pu jeter sur un enregistrement dix ans auparavant. Tant pis si ça parait trop narcissique mais c’est un bon moyen de faire le point sur là où on en est et redécouvrir ce qui constitue une identité.

Les projets ? Enregistrements, concerts...

J’ai eu la chance d’être invité quelques fois en solo (4 fois sur 2 ans) et l’expérience m’a beaucoup plu. Je m’étais mis en tête que j’allais travailler plein de morceaux des copains (tiens, justement pour leur rendre hommage), et je me suis retrouvé dans l’incapacité de préparer quoi que ce soit… Alors le moment venu j’ai improvisé, laissé venir, tiré le premier fil apparu, et ça m’a plu. C’est plus périlleux aussi mais et ça correspond bien à une certaine tension intérieure qui ne me quitte pas. A chaque fois j’ai joué dans un espace différent : petit théâtre, en forêt, dans une abbaye, le nature acoustique du lieu fait jouer différemment à chaque fois. J’aimerais bien l’enregistrer dans divers types de lieux. Sinon je suis en train d’écrire une pièce pour le MégaOctet d’Andy Emler et d’autres pour Octurn (enfin). Et puis j’espère pouvoir pousser plus loin les projets ‘longue durée’ dont je fais partie. C’est dur la vie d’un groupe…

Propos recueillis par Jean Delestrade