Norbert Lucarain

Le vibraphoniste a mené une série d'actions pédagogiques suivies de concerts dans le département de la Marne, c'était une bonne occasion de lui poser quelques questions.

Lors des interventions pédagogiques par quel angle abordes-tu un jeune public qui peut être totalement étranger à la pratique musicale ?

Simplement en suscitant leur curiosité, et puis tout s’enchaîne. Au départ on se regarde, ils regardent le vibraphone, je leur explique comment c’est fait et pourquoi, je leur fais écouter les différents sons et les différentes manières de les utiliser, puis je rassemble tous ces éléments en leur jouant vraiment quelque chose de personnel. Je rebondis sur la construction de la musique, et les rapports de divisions qui constituent le rythme. On commence à taper dans les mains, puis avec les pieds… On se lève pour avoir une meilleure posture, un meilleur son, on écoute les autres, on se met à utiliser le rythme vocalement, puis on finit par chanter en tapant avec les pieds et les mains, en suivant le décompte d’un chef d’orchestre pour l’occasion… Puis pour conclure ils tiennent un rythme, j’improvise dessus et on finit tous ensemble, ils guettent le signe de fin !

Fais-tu un lien avec ce qu’ils vont voir / écouter sur scène ensuite, avec ton trio ?

À travers les mots que j’utilise pendant l’évolution de l’intervention, je cherche à leur faire sentir la nécessité que j’éprouve à jouer comme je joue et à être comme je suis plus qu’à leur montrer ce que j’en fais. Et ce que j’en fais, c’est précisément ce qu’ils viendront écouter, débarrassés de tous les questionnements que l’on aura abordé, donc disponibles à prendre part au voyage, sans a priori. Même les plus réticents au début des interventions en déploraient la fin après s’être complètement pris au jeu !

Est-ce que « l’exotisme » de ton instrument suscite l’intérêt chez ce jeune public ?

Je dirais plutôt « l’originalité » ; l’exotisme ce serait bon pour le balafon africain ou le marimba mexicain… Rares sont ceux qui avaient déjà vu un vibraphone. Alors quand je leur montre ce qu’on peut faire avec, ça provoque toujours un certain étonnement !

Est-ce que ce travail pédagogique influe sur ton univers d’instrumentiste / compositeur ?

Oui dans le sens où quand on explique quelque chose, on y voit toujours soi-même un peu plus clair ; et là, je leur explique comment fonctionne mon instrument, de quelle manière j’en joue et quelle est ma démarche artistique, alors ça fait probablement avancer quelque chose pour moi aussi !

Tu as une réputation d’avoir « dépoussiéré » le vibraphone et j’ai lu qu’à tes débuts tu n’aimais pas l’écouter…

Oui, j’ai commencé la musique pour faire du Hard Rock, alors Lionel Hampton et Milt Jackson que mon père tentait de me faire écouter ne correspondaient pas vraiment à mes pulsions… Il m’a fallu du temps pour apprendre à les apprécier ! Très jeune, je ne comprenais pas à quel point les jazzmen étaient des écorchés vifs, des révoltés profonds, de vrais punks !

Est-ce que le fait que le vibraphone soit un instrument relativement rare dans le jazz t’a aidé à développer ton univers personnel ?

Quand je joue de la batterie qui n’est pas un instrument rare, je fonctionne avec les mêmes sensations intérieures de rapport d’équilibre dans un espace, comme quand je joue du vibraphone. C’est là que se trouve la musique. Il en irait de même avec un autre instrument, je crois… Cela dit, j’ai appris développer un mode de jeu lié à cet instrument, et comme ça entre en compte dans mes compositions, le vibraphone m’aide peut-être à développer mon univers personnel, mais pas le fait qu’il soit rare !

As-tu tout de même relevé, étudié « les anciens » ?

Très peu. Mais la moindre intention relevée m’a apportée énormément. Relever des musiciens que j’admire me sert à évaluer la puissance et l’efficacité de leur phrasé, l’épaisseur de leur musicalité. Pour mes propres phrases, ça me sert de référence au niveau de l’exigence, mais non de calque. Je joue de la musique pour inventer des histoires imaginaires qui parlent aux sens, et c’est mes sensations les plus profondes qui m’ont toujours dictées ce que j’avais à faire ; je les ai toujours suivies. D’ailleurs mes compositions ne reposent que là-dessus. On t’a entendu dans de nombreux contextes.

Batteur chez Thomas Fersen, percussionniste chez Louis Winsberg et tu faisais partie du Groove Gang de Julien Lourau… Est-ce difficile de passer d’un univers à l’autre ?

C’est une chance de pouvoir jouer dans des familles de musiciens très différentes. Il y a du bon partout, et je nourris ma propre musique de toutes ces expériences. Mais c’est vrai qu’il est difficile de passer d’une musique à l’autre du jour au lendemain. J’aime avoir le temps de digérer ce que j’ai fait, c’est ce qui me donne envie de faire autre chose. Mais c’est l’agenda qui décide pour toi la digestion ou la crise de foie !

Tu as réalisé un disque en solo. Comment as-tu abordé l’écriture ? Directement avec ton instrument ? As-tu spécifiquement cherché à te détacher d’un jeu « pianistique » ?

Tout est écrit spécifiquement pour le vibraphone. Huit pièces sont régies par des règles du jeu très strictes, tant dans l’écriture des thématiques que dans les improvisations. Elles s’éloignent effectivement d’un jeu pianistique traditionnel, utilisant plutôt des jeux de miroirs mélodiques, de centres harmoniques et de symétries solfégiques comme il en existe dans la musique dite contemporaine. À ces notions j’ajoute la dimension du groove et du phrasé, ce qui nous rapproche du funk et du jazz, et le tout est soumis à ces sensations ultimes qui me disent quand c’est parfait. Le but est de prendre l’auditeur par la main dans un univers ludique d’apesanteurs diverses, sans qu’il ait à se soucier de tous ces concepts. La musique n’est pas pour des musiciens ou des mélomanes initiés. Elle plait ou non. Le reste est une question de curiosité de la part de l’auditeur, et de bienveillance de la part du musicien.

Tu as développé de nouvelles techniques de jeu pour ton instrument et tu l’as électrifié. Connais-tu d’autres vibraphonistes qui suivent une démarche similaire à l’heure actuelle ?

Le vibraphone repris de manière électroacoustique en collant un capteur piezzo (microphone contact) sous chacune des lames, c’est Mike Mainieri qui l’a brillamment développé. Cela permet d’exploiter le son du vibra comme celui d’une guitare électrique. Le reste dépend du goût et des envies de chacun. J’utilise le même système que lui. En France, Vincent Limousin, Franck Tortiller, Laurent Marc et d’autres utilisent ce système. C’est le seul moyen d’être à l’aise si l’orchestre doit jouer fort, et c’est le seul moyen de varier vraiment les plaisirs au niveau du son. En ce qui concerne les techniques de jeu, effectivement, je fais certains trucs que je n’ai pas encore entendus ailleurs. J’ai aussi conçu mon modèle de mailloches, brevet déposé à l’INPI ! Des baguettes qui donnent de l’attaque proportionnellement à l’impulsion donnée… Ça paraît simple et évident, mais ça n’existait pas.

Quels sont les musiciens dont tu te sens proche à l’heure actuelle ?

Tous ceux avec qui je travaille !!!

Le nouvel album de ton trio avec Christophe Lavergne et Nicolas Mahieux doit bientôt paraître. Concerts, projets, actualité ?

Ce trio commence à avoir une belle histoire depuis son premier concert en 1999. Nous avons énormément évolué. Nous cherchons en permanence comment affûter notre cohésion, et sur scène nous prenons un plaisir évident à construire cette espèce de machine vivante, fragile et puissante à bord de laquelle on invite tout le monde vers ailleurs. Ce nouvel album est le reflet de ça. J’espère beaucoup de ce disque. Il est réfléchi, mûrit, vivant, tranchant, puissant et original ; alors avec ça !!! Je m’emporte… Il y a un peu de partis pris, non …? Enfin ça n’engage que moi… Il sortira en Octobre, toujours chez Cristal Productions, ma fidèle maison de disque ! Quant à l’actualité et mes dates de concert, on les trouve sur mon site www.norbert-lucarain.com.

Propos recueillis par Pierre Villeret

www.myspace.com/norbertlucarain