Pierre De Bethmann

A l'occasion de la sortie de son deuxième album, Complexe, le pianiste répond aux questions de Macao.

Vous avez composé l’ensemble des titres de cet album. Aviez-vous dès le départ, lors de l'écriture, une idée précise du résultat d'ensemble que vous vouliez obtenir ? À l’écoute, on ressent une forte homogénéité.

Disons que lorsque je me mets à essayer d'écrire de la musique, j'y passe souvent beaucoup de temps, notamment pour essayer plein d'options différentes à partir d'une ou plusieurs idées de base. J'ai donc tendance à anticiper beaucoup ce que je propose ensuite en répétitions ou sessions diverses. Mais une fois que l'on teste les choses ensemble, j'essaye de trouver le bon équilibre entre le fait d'insister et de pousser les choses, parce que j'ai une idée précise en tête, et en même temps d'ouvrir grand mes oreilles pour entendre ce que les autres proposent et qui pourrait avantageusement changer l'idée de départ - soit parce que, naturellement, ils jouent différemment de ce que j'avais prévu et ça convient mieux au morceau, soit parce qu'ils vont formuler verbalement d'autres idées. C'est un équilibre un peu subtil je trouve, très excitant, et qui ne peux marcher qu'avec des gens que j'admire profondément.

Comme le titre de l’album l’indique, cette musique est très sophistiquée et pourtant, n’est absolument pas difficile à écouter et se mémorise sans effort (pour l'auditeur en tout cas...). Ce répertoire a-t-il été « rodé » en concert auparavant ?

Je suis toujours content quand on me dit que ça ne sonne pas compliqué. Je suis conscient d'imposer beaucoup de choses pas toujours évidentes aux musiciens avec lesquels j'ai le bonheur de partager cet orchestre ; et si ça sonne simple, c'est déjà beaucoup pour moi. Le répertoire a certes été rodé sur scène. Mais j'ai aussi le sentiment que l'orchestre a trouvé beaucoup de repères depuis deux ans, simplement en jouant, qu'importe les morceaux.

À ce sujet, je n'avais pas vraiment prémédité le titre du disque, qui est d'abord le titre du premier morceau, venu comme une espèce de clin d'œil ironique, sur un morceau plutôt moins compliqué que les autres. Et plus tard, cela m'a amusé de prendre ce mot comme titre de disque, peut-être pour le "porter" plus globalement, au-delà même de considérations exclusivement musicales. Plutôt que de me cramponner à une hypothétique nécessité de faire une musique prétendument "complexe" pour le principe, j'ai plus le sentiment de pointer la nécessité désormais vitale d'appréhender la notion de "complexe", qui me semble être la vraie nouvelle donne du monde qui est et qui vient, et dans lequel bien des repères se brouillent.

Le complexe est complexe, c'est déjà énorme de le reconnaître. Et il me semble qu'une des façons de donner du sens à ce qui nous entoure consiste à en trouver un pour soi. Dans mon cas, ça passe entre autres par le fait de jouer un certain répertoire que j'espère cohérent, avec certains musiciens que je pense exceptionnels.

Comment concevez vous le rôle du compositeur dans un contexte où l’improvisation et la liberté des interprètes est prépondérante ?

Comme le fait de trouver à la fois des mélodies à chanter (au sens propre - vraiment chanter) et un cadre propice à l'improvisation, au jeu ensemble. De fait, quand on travaille ensemble, on passe probablement autant de temps à caler les thèmes qu'à travailler les tourneries rythmiques diverses. Mais, à mon sens, les deux sont liés. Je trouve que ce qui est vraiment excitant, c'est d'improviser sur quelque chose qui est clairement relié au thème qu'on a exposé. Et quand le propos se densifie ou se "complexifie", ce lien est à la fois de plus en plus important et de plus en plus dur à réaliser. Je trouve que c'est bien ça qui fait l'intérêt du jeu.

Mais tout ça a l'air très intello dit comme ça... En fait, le plus important, c'est que ça sonne suffisamment naturel à nos oreilles pour qu'on n'ait pas le sentiment de se forcer à faire des trucs qu'on ne sentirait pas, juste pour le "concept". Ca, c'est pas trop mon truc.

Vous jouez dans ce contexte exclusivement du Fender Rhodes, qui est très connoté. Est-ce une référence volontaire de votre part, à une esthétique ou à une époque ?

Il y a certainement au départ une forme de nostalgie. Ne serait-ce que par ce que j'en ai un peu joué, jeune ado à la fin des années 70, et que j'ai aussi écouté pas mal de choses de cette époque. Mais je trouve l'instrument passionnant en lui-même, et même s'il n'est plus fabriqué, je le pense suffisamment riche pour ne pas être irrémédiablement attaché à une époque.

Qu’est-ce que cet instrument vous apporte d’autre que le piano ? Est-ce simplement une question de timbre ou de dynamique ?

Son timbre, qui se marie extrêmement bien avec tous types d'instruments, notamment très "acoustiques" ; sa mécanique, qui permet d'avoir des réflexes vraiment proches de ceux qu'on a sur le piano ; et le fait qu'on puisse aussi s'amuser avec quelques effets... Un petit monde suffisamment proche de celui du piano pour que je puisse essayer de le jouer, mais suffisamment différent pour me donner le sentiment que ça vaut le coup de s'y intéresser un peu profondément.

Pouvez-vous nous parler de votre actualité, avec cette formation et aussi avec les autres projets auxquels vous participez ?

Avec ce 5tet, l'actualité consiste donc... à jouer. Le prochain rendez-vous important est le 24 mai au New Morning à Paris. Et je suis aussi engagé au sein du 4tet de David El Malek, du groupe des frères Moutin "Moutin Reunion", dont le nouveau disque sortira à la rentrée prochaine, et du groupe de Pierrick Pedron, plus beaucoup d'occasions ponctuelles de jouer avec beaucoup de gens, comme Paris peut le permettre.

Propos recueillis par Pierre Villeret

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