Nasheet Waits

Parmi la foule des batteurs qui agitent la scène des musiques improvisées, Nasheet Waits est un peu à part. Il suit le digne héritage de ses maîtres : Freddie Waits son père et batteur de Sonny Rollins ou McCoy Tyner, et celui de son père spirituel Max Roach.

La figure de ton père est omniprésente, notamment dans les interviews que tu donnes. Qu'est ce qu'il représentait pour toi d'un point de vue musical ?

Mon père est ma première référence lorsqu'il est question de musique. Il y avait toujours quelqu'un en train de jouer de la musique à la maison et quand j'étais gamin, je voulais toujours accompagner mon père quand il allait faire des concerts. La place que je préférais, c'était être assis au pied du charley, pendant les concerts sur scène ! Mais il ne m'a jamais forcé à faire de la musique, je voulais simplement faire comme lui. Ce que j'ai appris de lui, c'est d'être très attentif dans la façon de regarder et d'écouter les choses et de savoir les enrichir pour les rendre par la musique. Encore une fois, il ne m'a jamais poussé à jouer. Quand je dis "jouer", c'est jouer ce qu'il me montrait. Pas de déchiffrage sérieux ou trucs dans le genre. Je suis conscient de la chance que j'ai eu de pouvoir apprendre de cette façon. C'est tellement rare aujourd'hui.

Est-ce que l'on peut dire que Max Roach était aussi un père spirituel pour toi ?

Concernant Max, j'utilise le terme "godfather". Il est comme ma famille. Max et mon père étaient vraiment de bons amis. Il a été le mentor de mon père et le mien plus tard. Lorsque mon père est mort il a été très présent pour mon frère et moi. Il a participé avec d'autres à ma reconnaissance en tant que batteur. Quand j'étais gamin, il me demandait d'installer sa batterie lors de concerts : il n'avait pas besoin de moi pour faire ça, il y avait toujours un technicien pour le faire. Mais il était content de me filer un peu d'argent pour ça et de me faire rencontrer des grands musiciens.

La presse te classe dans une famille de batteurs avec Brian Blade, Bill Stewart ou Billy Drummond. Mais que penses-tu d'autres musiciens comme Jim Black ou Kenny Wollesen ?

Je ne connais que très peu le jeu de Jim Black. J'ai juste fait quelques plans avec Dave Liebman, Ellery Eskelin ou Tony Mariano. Il est le batteur habituel du groupe, je l'ai donc découvert sur disque. Je l'ai entendu live quelques fois, et j'ai beaucoup apprécié sa façon de jouer : un batteur très musical, avec une utilisation très intéressante des couleurs et de sa technique. Par contre je n'ai jamais entendu Kenny Wolessen. Bientôt j'espère.

Tu as enregistré avec le pianiste Bojan Z. Peux-tu m'en dire plus ?

Il m'a contacté après m'avoir entendu sur un enregistrement de concert avec Bunky Green et Steve Coleman. Il m'a dit avoir beaucoup apprécié mon jeu et ainsi nous avons mis en route l'enregistrement avec Scott Colley. J'ai vraiment beaucoup aimé cette collaboration et son jeu au piano. Il a réussi cette chose très difficile qui consiste à intégrer la musique de son pays d'origine à ses compositions. Il est très honnête et franc dans sa démarche. On a fait quelques concerts ensemble et j'espère que l'on sera amené à retravailler ensemble.

Y a-t'il un contrebassiste avec lequel tu te sens particulièrement à l'aise ? Scott Colley ? Drew Gress ?

La première fois que j'ai joué avec Tarus Mateen, c'était chez Marc Cary. Je jouais sur un set électronique et lui de la basse électrique, Marc du piano. On a enregistré cette répétition me semble t'il. Ce fut un moment vraiment magique parce que j'ai ressenti un niveau de confort avec lui que je n'avais jamais eu auparavant. Je pouvais jouer n'importe quoi, lui aussi et ça sonnait ! Une relation particulière est alors née lors de cet après midi à Harlem. Nous avons par la suite enregistré l'album "Trillium" avec Marc Cary. Et ce fut la première fois que je me suis senti à l'aise dans un studio. Heureusement nous avons pu poursuivre l'aventure ensemble en enregistrant et tournant avec Jason Moran. Au fil des années, j'ai eu le plaisir de jouer et d'apprécier le sens artistique de Drew Gress, Eric Revis, Scott Colley, John Herbert et plus récemment John Patitucci. Tous ces types sont des très bons. Ils ont chacun un style empreint d'une forte personnalité, mais aussi tout à la fois flexibles et solides. Et c'est très important pour moi. A chaque fois que je suis amené à jouer avec un de ces types, je sais que ça va être un grand moment, et qu'une musique de qualité va naître...

Tu as beaucoup enregistré comme sideman. Qu'est ce qui va te décider à tenter un projet personnel ?

Le terme sideman n'est pas approprié pour la plupart des projets auxquels je participe. Par exemple dans le "Bandwagon", Jason Moran est le leader dans le sens traditionnel du terme, mais Taurus et moi-même sommes très impliqués dans ce que ce groupe est devenu et dans ce qu'il va devenir. Et il y a un tas de projets dans lesquels je voudrais plus m'investir : un groupe avec deux batteurs, Eric McPherson et le saxophoniste Abraham Burton. Il y a aussi l'envie de faire quelque chose avec Logan Richardson, un jeune sax alto de Kansas City qui sonne terrible. C'est en cours...

Tu enseignes la musique. La transmission du savoir semble être importante pour toi. J'ai lu dans une de tes interviews que "Max Roach était comme un griot : il répondait en paraboles". Tu enseignes aussi de cette façon ?

Je ne pense pas être assez vieux ou savant pour être un griot. On le devient avec les années. Je me contente juste de transmettre les joyaux que m'ont confié mon père, Michael Carvin, Max Roach, Fred King et d'autres.

Propos recueillis par Jean Delestrade

www.nasheetwaits.com