Luis Vina


Le premier album du sextet Paradigm vient de paraître. C'est l'occasion d'interroger son fondateur, le saxophoniste Luis Vina.

On va commencer par le commencement. Quand et comment est né Paradigm ? As-tu réuni le groupe et choisi les musiciens en fonction de la musique, ou le projet est-il né de votre rencontre ?

Le sextet est né en 2002. Avec le collectif Alka nous sortions du projet « Son, fabrique et voix » et d’une série de créations pour  orchestres de 10 à 12 musiciens. Et même si j’avais collaboré aux répertoires et à l’organisation de tout cela, j’avais envie de m’investir d’avantage dans une formation plus personnelle. J’ai tout d’abord pensé au son du groupe : quelque chose d’ouvert par le choix du vibraphone mais aussi 3 soufflants pour élargir la palette et permettre ainsi d’élaborer les arrangements. Guillaume Dommartin et François Choiselat se sont imposés rapidement, je les connais depuis quelques années, en ce qui concerne Xavier Bornens (tp), David Neerman (vib) et Manu Brunet (cb) , je suis allé les « trouver » par affinité et grâce à des relations communes.

Dans une interview que tu avais accordée précédemment au formidable site macao.fr, tu parlais d'Andrew Hill, de Booker Little, mais aussi de Dave Douglas, Tim Berne, Jim Black et Ellery Eskelin. As-tu l'impression de t'inscrire dans une filiation ?

Si j’en parle, c’est avant tout parce que je les écoute beaucoup. Avec une formation comme Paradigm il est difficile de passer au travers des comparaisons avec les combos « Blue Note » et encore plus avec les groupes intégrant le vibraphone (Dolphy, le quintet de Dave Holland…).  J’avoue de toute façon avoir pensé au son de cette époque même si aujourd’hui ma musique a beaucoup évolué. J’avais aussi en tête le sextet de Dave Douglas qui présente, à mon avis, l’intérêt de concilier héritage et modernité. Pour les autres, je les écoute avec toujours autant de jubilation : Tim Berne et Jim Black ont eu l’effet d’un électrochoc !

En ce qui concerne la filiation, je pense que les musiciens pratiquant aujourd’hui l’improvisation ne peuvent ignorer ces noms après c’est une question d’affinité esthétique.

Quelle part tient l’écriture dans ton activité de musicien ?

A vrai dire je n’écris que pour le sextet en ce moment, quelques arrangements pour le big band que je dirige à Saint André Les Vergers et c’est tout, pour l’instant… L’écriture me passionne, même si c’est dur, voire parfois laborieux pour moi du fait que je n’ai reçu aucun enseignement en la matière. De ce fait, je dois créer mes propres codes et techniques . Mais je crois que lorsque l’on pratique l’improvisation on est forcément compositeur, le seul avantage avec le crayon, est que l’on a le temps d’organiser, faire, défaire, ajouter des éléments… on est pas dans l’urgence de créer sur le moment.

Lorsque tu écris comment gères-tu les influences que tu ressens ? Essayes-tu de t’en détacher ?

Je revendique complètement mes influences mais il est évident qu’à un moment j’essaierai de m’en défaire peut-être à force d’entendre « tiens ça sonne comme untel et ça comme tel autre » : ça reste le plus difficile à faire et il ne faut pas que cela devienne une obsession. Ce qui est clair c’est que ma musique évolue, elle glisse d’Andrew Hill vers Andy Laster, Myra Melford et bien sûr Tim Berne. Quelque soit l’époque, le point commun entre les musiques que proposent ces musiciens est qu’il y a une grande part d’écriture et à la fois beaucoup de place pour l’improvisation libre : c’est précisément ce qui m’intéresse. Je vais alors prendre chez eux la manière d’aborder les formes qui sont beaucoup plus élaborées que le sempiternel thème -impro- thème. Ces gens là racontent avant tout une histoire, et c’est aussi cela que j’attends des improvisateurs que j’écoute : Eskelin, Chris Speed, Cuong Vu, Marc Ducret…

Paradigm a remporté, « haut la main » selon les termes de Pascal Anquetil, le 1er prix d'orchestre au concours de la Défense l'an passé, et toi le second prix de composition. Est-ce que cela vous a facilité les choses en ce qui concerne les recherches de dates ?

C’est effectivement ce que l’on nous a dit à l’issu du concours et à notre grande surprise au vu de la qualité de certains groupes présents. Il y a évidemment eu un coup de projecteur sur le sextet , une certaine reconnaissance (article dans Jazzman) mais en ce qui concerne les dates, hormis 2 ou 3 lieux dont les représentants étaient présents à la défense, je dois dire que ce n’est hélas pas plus facile, il faut continuer à aller au charbon, prendre le téléphone etc. Le fait de s’annoncer comme 1er prix de la défense n’ouvre pas les portes ! Il y a tellement de groupes pour si peu de lieux !

Conséquence du concours, vous venez d'enregistrer votre premier album, qui doit paraître en avril. Peux-tu nous en parler ?

Nous avons enregistré fin décembre 2004 au Studio Gimmick avec Jacques Laville.  En ce qui concerne la production, c’est le collectif Alka qui l’assure, avec l’aide de la Sacem, l’Adami, la Maison du Boulanger et AT France. Il sortira en mai sur le label Chief Inspector, ce qui est une chance pour nous. Je suis très heureux de figurer dans le catalogue d’un label aussi actif et dynamique (une dizaine de productions en 2 ans !) qui de plus fonctionne véritablement comme  un collectif. 

Comment avez-vous abordé l'enregistrement ? Avez-vous effectué un travail spécifique, notamment sur la composition ou avez-vous joué de manière à offrir un tableau fidèle de vos prestations scéniques ?

Une bonne partie des morceaux enregistrés ont été écrits seulement quelques semaines avant l’entrée en studio ; je voulais à tout prix que le disque soit le reflet de la direction que je souhaite prendre avec cette formation. Je ne pouvais pas envisager de faire un disque avec le répertoire du début. Malheureusement dans le jazz et les musiques improvisées on enregistre des disques d’avantage pour trouver des concerts que pour les vendre, c’est avant tout un outil de promotion. Depuis que je joue j’ai vu ce système évoluer très vite, je me souviens encore envoyer des k7, puis des cds gravés et maintenant pour attirer l’attention il faut un disque distribué et chroniqué dans la presse… jusqu’où ira-t-on ?

Je crois que vous avez récemment travaillé avec des harmonies et des écoles de musiques. Quelle place accordes-tu à la pédagogie dans ton activité ?

Ce projet s’intitule « Jazz au Fil De l’Aube », l’idée est de proposer aux harmonies et/ou écoles de musique un répertoire inhabituel pour eux car axé sur les musiques improvisées. Nous proposons aux chefs une liste de morceaux dans laquelle ils vont choisir les mieux adaptés à leur formation , puis après quelques arrangements, François Choiselat ou moi-même travaillons ce répertoire pendant quelques mois avec l’orchestre. L’objectif, au delà de la musique proposée, est de donner des bases d’improvisation aux musiciens ou élèves qui le souhaitent. Nous intervenons auprès d’un public qui ne connait pas du tout les musiques improvisées et si nous ne venons pas vers eux, ils ne feront pas forcément la démarche d’y jeter une oreille. Tout cela se conclut par un double concert : en 1ère partie le sextet Paradigm puis en 2nde partie l’orchestre nous rejoint. Nous sommes intervenus à Plancy l’Abbaye, St André Les Vergers et Brienne Le Château.

En ce qui concerne la pédagogie, elle occupe pas mal de place : je ne suis pas intermittent ! Je m’occupe de la classe de sax et du big band de St André Les Vergers et j’anime un atelier d’improvisation à l’IUT de Troyes, tout ça en plus mon activité de musicien me donnent un emploi du temps bien rempli.

J'ai entendu parler d¹un projet autour de Carla Bley ? Peux-tu nous en dire un peu plus, et nous parler de tes autres projets et des concerts à venir ?

Je ne dirai pas grand chose sur le projet Carla Bley car aujourd’hui nous ne savons toujours pas si nous aurons les crédits pour le monter.

Actuellement j’organise des séances d’improvisation dans l’objectif de monter une autre formation, plus réduite, dans laquelle chacun aura un temps de parole plus important : il m’arrive parfois de me rappeler que je suis aussi saxophoniste.

Les prochaines dates avec Paradigm : 24 Juin au festival de Jazz d’Orléans, en septembre à Reims et en novembre à Auxerre.

Propos recueillis par Pierre Villeret

www.myspace.com/luisvina