Andrea Parkins

Pouvez-vous nous parler de la façon dont vous avez débuté la musique ?

J'ai étudié le piano classique depuis très jeune jusqu'à une vingtaine d'années à peu près. En grandissant, j'ai développé des habitudes d'écoutes extrêmement éclectiques, j'aimais Stravinsky, la musique de la Renaissance, Kurt Weil, des artistes de blues tels que Robert Johnson, beaucoup de Motown, soul et funk, ainsi que beaucoup de rock, et tout cela me procurait un égal plaisir et avait la même importance pour moi. Durant mon adolescence, j'ai été très exposée au jazz, en particulier Thelonious Monk, Art Tatum, Sonny Rollins, et plus tard Miles Davis, Sun Ra et Charles Mingus. Toute cette musique m'a semblé mettre en évidence d'importance des connections entre le rythme et la dissonance, la texture et le timbre.

Vers l'âge de vingt ans, je suis allée étudier à l'Université de Musique de Boston le piano jazz et la composition. Cette expérience n'a pas été une réelle réussite, mais mon univers sonore s'est ouvert avec le nombre de possibilités qui me sont apparues et ce qui m'est arrivée : j'ai étudié environ cinq ans avec un pianiste nommé Harvey Diamond, qui avait étudié avec Lennie Tristano et il m'a appris a développé des lignes improvisées intéressantes, mais également comment obtenir un vrai son du piano. J'ai également acheté un synthétiseur analogique et commencé à expérimenter des effets. J'ai joué de ce synthétiseur mais aussi d'un petit accordéon (mon premier, que l'on m'avait offert) dans différents groupes punk et new wave (pas mémorables, mais très amusants).

Plus important je crois : j'ai pris la décision d'étudier dans une école d'Arts. J'y ai trouvé un dialogue beaucoup engagé intellectuellement que ce que j'avais expérimenté durant mes études de musique. J'ai commencé en réalisant des films et vidéos expérimentaux, ainsi que d'autres travaux visuels (ce que je continue de faire).De plus, j'ai aussi réalisé des collages de sons et de musiques, sur des petit magnétophones 4 pistes. Ces expériences de la pratique artistique ont transformé ma façon de penser, pas uniquement à propos du domaine sonore, mais surtout des possibilités de compositions et de structures dans toutes les formes d'art.

L'accordéon est associé aux musiques populaires. Vous l'associez avec l'électronique : pourquoi cette association et qu'est-ce qu'elle apporte ?

J'ai commencé à jouer de l'accordéon simplement parce que quelqu'un m'en a offert un petit à un moment de ma vie où je cherchais un nouvel instrument à jouer qui ne soit pas un autre synthétiseur : je voulais un nouvel instrument avec lequel je pourrais explorer un type différent de sonorité, mais qui ne serait pas réactif à mon toucher de la même façon qu'un instrument acoustique peut l'être. La manière dont j'ai commencé à jouer de l'accordéon était je crois accidentelle : si quelqu'un m'avait offert une guitare, j'imagine que j'aurais essayé de développer quelque chose de nouveau pour mon oreille en termes de textures, plus que de considérations stylistiques. Je n'étais pas particulièrement intéressé par le fait de jouer du folk, quelque soit le type d'accordéon. Toutefois, j'ai été immédiatement attiré par cet instrument pour son potentiel sonore, sa texture, sa densité et les possibilités pour les dissonances.

À propos de l'électronique : je jouais déjà dans des groupes de rock noisy avec des guitares électriques et bien sûr, pour se faire entendre avec l'accordéon, j'ai compris qu'il me faudrait l'amplifier. J'ai donc utilisé un micro et commencé à expérimenter différent amplis pour voir lequel sonnerai le mieux. Peu après, j'ai commencé à essayer des effets pour guitare, simplement pour voir ce que cela donnerait avec mon instrument : j'ai adoré le résultat.

J'imagine qu'il se produit une sorte de tension en utilisant l'électronique avec un instrument tel que l'accordéon, qui a une longue histoire et d'anciennes traditions dans de nombreuses cultures en terme de musiques vernaculaires. Quand j'ai commencé à jouer, j'étais relativement consciente de cela et concevait ce que je faisais comme une traversée d'une sorte de rift historique et psychologique. Il est vrai que le type d'électronique que j'utilise avec l'accordéon a été jusqu'à présent surtout associé au rock avec la guitare électrique et les claviers qui renvoient à leur propres traditions également. Mais au fil du temps, il est devenu clair que j'étais sulement intéressé par le potentiel sonore et, selon le contexte, les possibilités orchestrales de mon instrument : la capacité à dégager certaines fréquences, textures et densités sonores en utilisant les outils à ma disposition et parmi eux l'accordéon amplifié avec des effets analogiques.

J'ai fait une interview de Ted Reichman : il y a des similarités dans vos parcours, comme le travail solo de l'accordéon en lien avec l'électronique...

Est-ce que Ted utilise l'électronique avec son accordéon maintenant ? Je n'étais pas au courant de cela et la dernière fois que je l'ai écouté (cela commence à faire quelque temps) il ne le faisait pas en tout cas. Mais je le sais que c'est un instrumentiste-improvisateur merveilleux et un compositeur talentueux ; c'est également un excellent multi-instrumentiste : je l'ai entendu jouer du piano, de l'orgue et de la basse électrique.

Et à propos de votre travail sur l'interaction et le dialogue entre le musicien et la machine ?

Après quelques années (du début jusqu'au milieu des années quatre-vingt) passée à faire des pièces de collages sur mon magnéto quatre pistes, j'ai commencé à écrire et improviser des pièces en solo que j'ai jouées en concert (ces pièces était arrangées pour mon accordéon électrique avec des effets analogiques, un orgue électrique et des lecteurs multi-cassettes avec lequel je réalisais des boucles et des collages.

Au fil du temps, comme de nouvelles technologies sont devenues disponibles, j'ai commencé à utiliser un sampler - dans mes pièces en solo et d'autres travaux pour ensemble, aussi bien que dans un contexte improvisé. De même, quand les logiciels de sampling ont été disponibles pour les ordinateurs portables, ils me sont apparus comme une extension logique de ma trajectoire avec les magnétophones. Donc je suis passé à l'informatique, expérimentant différent type de logiciels.

Mais pour moi travailler avec l'ordinateur a représenté un challenge, car je voulais maintenir une sorte d'approche conceptuelle ainsi qu'un langage physique, gestuel, qui provient de la façon dont je suis physiquement liée à mes instruments acoustiques (accordéon et piano).

Ressentez-vous le besoin de nommer votre musique ?

Non, absolument pas.

Beaucoup de gens en Europe vous connaissent par votre collaboration au trio de Ellery Eskelin : comment cela a t' il débuté et que pouvez-vous en dire ?

Le trio Ellery Eskelin, dans lequel je joue de l'accordéon électrique, des claviers, des samples et Jim Black de la batterie, a débuté en 1994. Je crois qu' Ellery avait au départ pour projet de créer un ensemble pour lequel il pourrait écrire pour saxophone ténor, batterie et orgue, mais plus tard, il a décidé d'utiliser l'accordéon plutôt que l'orgue dans ce projet. Il m'a invité pour répéter avec Jim après m'avoir entendu plusieurs fois à New-York, où nous vivons tous les trois ( il me semble qu'il m'a entendu pour la première fois jouer au "Roulette" avec le bassiste Kato Hideki et Ikue Mori, et plus tard il est venu à un concert solo que je donnais à la Knitting Factory).

Ce qui a toujours été bien pour moi est le fait qu'Ellery a toujours été très ouvert pour utiliser le plus possible la gamme complète de ce que je pouvais apporter au groupe en termes d'orchestration (pas seulement avec l'accordéon, mais également avec les claviers, le piano, les effets et samplers), et également envers ce que j'amenais comme improvisateur venant d'un monde musical très différent du sien et de celui de Jim. Aussi, être capable d'explorer mon propre langage musical et mes outils dans les compositions d'Ellery - en conjonction avec leurs incroyables jeux - m'a poussée très loin techniquement, particulièrement en développant certains aspect rythmiques de mon jeu. Je pourrais dire que les compositions d'Ellery posent des challenges conceptuels qui nous ont poussés à travailler ensemble ces dernières années. Un des meilleurs aspects de ce travail avec Ellery et Jim est sa durée : nous avons, je crois développé un véritable ensemble parallèlement à notre notre évolution personnel au sein du groupe.

L'association avec la cornemuse de David Watson et le DJ Toshio Kagiwara ?

Je suis surprise que vous me parliez de cela, car il s'agit d'un projet très court qui n'a existé qu'à New-York il y a pas mal d'années. je crois que nous n'avons pas joué ensemble plus de trois fois. C'était en projet intéressant et nous avons espérer pouvoir tourner, mais cela n'a pas marché. Cependant, je dois dire que David et moi travaillons ensemble irrégulièrement depuis 1993 (j'étais membre d'un de ses groupes au milieu des années 90. Plus récemment nous avons donné plusieurs concerts et réalisé quelques enregistrement avec le guitariste Hans Tammen ici, à New-York avec l'espoir de faire plus que cela. Je crois que le travail de David est vraiment intéressant. J'aime beaucoup la façon dont il joue de la cornemuse, ainsi que la conceptions de ces compositions, rigoureuse et intrigante et j'adore vraiment la combinaison de la cornemuse et de l'accordéon. Je serais très heureuse de travailler davantage avec lui.

Votre actualité ? Prochains concerts, enregistrements ?

Ces dernières années, je me suis concentré sur mon travail de compositeur et d'artiste du son. Sur cette base, j'ai fait des performances avec des installations interactives utilisant le son et l'image, inspiré par les machines funky de Rube Goldberg. Durant cette période, j'ai joué certaines de ces pièces à New-York et en tournée sur la côte ouest des États-Unis. Au printemps dernier, j'ai créé une nouvelle composition à la Diapason Gallery for Sound and Intermedia - une galerie new-yorkaise qui présente exclusivement des artistes du son dont le conservateur est le compositeur Michael J. Schumacher.

Pour l'année à venir, j'ai prévu de publier plus de disque : tout d'abord une version stéréo de l'oeuvre dont je parlais précédemment et un recueil de pièces électronique solo. Je vais publier un enregistrement que j'ai fait avec la vocaliste Jessica Constable, qui vit en France et que les lecteurs connaissent peut-être par son travail récent sur deux disques d'Ellery Eskelin : Ten and Quiet Music.

Dans quelques mois, Creative Sources, un label de Lisbonne publiera mon nouveau CD, "Quick-Drop", qui sera une série de pièce de musique de chambre électronique. Deux excellents musiciens Suisse jouent sur ce disque : le clarinettiste Laurent Bruttin et le bassiste Dragos Tara.

Propos recueillis par Jean Delestrade

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