Carlos Bica

J'ai entendu pour la première fois Carlos Bica avec son trio Azul, il y a trois ans. Pour ma part cette soirée fût l'une des meilleures de cette édition du Reims Jazz Festival. Interview :

Comment es-tu devenu musicien ? Quelles sont les premières choses que tu as entendues ?

Je suis né dans une famille où la musique n’était pas présente. Toutefois, je l’ai toujours aimée et c’est pour cette raison que j’ai joué dans mon premier groupe de garage à quinze ans. J’ai commencé par jouer de la guitare et de la batterie. À 18 ans, mon père m’a fait le cadeau de m’inscrire à l’Académie de musique (une école privée), car j’entrais à l’Université. J’étais très excité mais je ne savais pas quel instrument apprendre. Je suis allé à l’Académie et par accident, j’ai jeté un œil dans la classe de contrebasse pour écouter quelques minutes le professeur qui s’exerçait. J’ai été très impressionné par le son de cet instrument que je ne connaissais pas du tout. Nous avons échangé quelques mots et il m’a dit "… bon, on se verra demain". C’est comme cela que j’ai débuté la contrebasse.

Le bon côté de tout cela c’est d’être vraiment libre en tant qu’instrumentiste. Je n’ai pas choisi la contrebasse, c’est elle qui m’a choisi.

Mes groupes préférés quand j’étais adolescent étaient Yes, Jimi Hendrix, Genesis, Frank Zappa, Blood Sweet & Tears, Led Zeppelin, etc.

Quels sont les musiciens et les expériences qui t’ont influencé ?

J’ai été influencé par toute sorte de musique et de musiciens. Pour donner quelques noms : Miles Davis, John Coltrane, Bill Evans, Charlie Haden, Lennie Tristano, Keith Jarrett, Jan Garbarek, Stravinsky, Miroslav Vitous, Bach, Gòrecki, Debussy, Ravel, Police, Frank Zappa et la musique de mon pays : le Fado.

Tu as quitté le Portugal pour t’installer à Berlin, il y a quelques années. Berlin semble être la ville des musiques improvisées en Europe…

Berlin est une ville très agréable, très ouverte, ce qui est appréciable pour un artiste. Tu peux y trouver des musiciens du monde entier qui veulent vraiment jouer leur propre musique.

A chaque fois que j’écoute un disque de Azul je suis certain d’avoir des mélodies en tête durant plusieurs jours… J’ai l’impression que tu écris vraiment des chansons, sans parole, mais des chansons.

J’essaie de capter la profondeur et l’authenticité de la musique que j’écris et que je joue. Il ne suffit pas de simplement écrire un morceau, il faut de la magie. Je recherche toujours la magie dans la musique. Par-dessus tout, il faut développer sa capacité à la reconnaître. Mes compositions sont fondamentalement des chansons sans paroles. Même quand j’improvise librement, je suis toujours à la recherche de cet aspect "chanté".

Je crois qu’ Azul existe depuis dix ans. Cela semble être le trio parfait pour toi…

"Believer" est le quatrième album de Azul. Il célèbre notre dixième anniversaire. Nous avons joué ensemble sur scène pour la première fois il y a quinze ans maintenant (pas encore sous le nom de Azul). Il n’est pas courant dans le jazz qu’un groupe conserve la même formation aussi longtemps. Rien n’était prévu et je suis très heureux de ce qui arrive. Quand tu joues avec des musiciens depuis aussi longtemps la musique prend une autre dimension. Frank et Jim sont deux des meilleurs musiciens de cette planète et ils ont la grande qualité d’être capable de servir les compositions et la musique, ce qui n’est pas très commun pour des musiciens de jazz. La musique est la seule chose qui peut te dire ce que tu dois jouer et quand tu dois le jouer. Le son de Azul est né de la constellation Möbus-Bica-Black. Je suis très heureux de cette qualité unique.

Comme Frank Möbus, tu sembles être très proche de la scène new-yorkaise. Tu joues avec Jim Black et j’ai lu que tu avait participé au Cobra de John Zorn.

J’ai rencontré et joué avec plusieurs musiciens de la scène jazz new-yorkaise, mais je n’y suis jamais allé. J’ai toujours voulu suivre mon propre truc, quelque chose qui a grandi dans mon jardin en Europe. Je ne ressens pas de connection particulière avec le jazz américain, j’apprécie des musiciens américains aussi bien que des musiciens européens. Cela n’a rien à voir avec l’endroit d’où les musiciens viennent ou avec le style de musique de musique qu’ils jouent.

Je crois que c’est la première fois avec Azul que tu travailles avec de l’électronique. Est-ce une recherche spécifique ou simplement une rencontre heureuse avec DJ Illvibe - Vincent Von Schlippenbach ?

Je cherchais à introduire une nouvelle direction sonore dans cet album. Un instrument et un musicien qui permette au son du groupe d’aller plus loin, mais je voulais également garder notre son de "guitar power trio". Quand j’ai entendu pour la première fois DJ Illvibe pour la première fois en club à Berlin, j’ai été impressionné par la manière dont il était capable d’improviser avec les platines. Cela n’a rien à voir avec l’électronique, mais les gens essayent de trouver ce genre de son avec l’électronique, voilà tout. Il travaille de manière totalement analogique. C’est un excellent musicien et sa collaboration sur "Believer" est exactement ce que je recherchais. Merci Vincent !

Quand j’écoute "Through the mirror", dernier titre de l’album, j’ai l’impression que cette musique a été écrite pour un film. As-tu déjà écrit pour le cinéma et est-ce un domaine artistique qui t’intéresse ?

J’adore le cinéma. J’ai déjà fait des musiques pour des films et je cherche à en faire davantage. Les réalisateurs qui m’ont sollicité connaissaient ma musique et c’est la raison pour laquelle ils ont voulu travaillé avec moi. Je ne vois pas d’image quand je compose mais je "vois" des émotions et si elles sont assez fortes on peut les traduire en images.

En dehors du cinema, t’intéresses-tu à d’autres formes artistiques ?

Je collabore régulièrement avec la scène théâtrale, et depuis quelques années avec la danse. Les metteurs en scène me laissent toujours les mains libres ce qui est formidable car je peux prendre un nouveau véhicule qui me transporte vers un endroit inconnu.

Prochains concerts ? Projets ? Disques ?

Azul sera en tournée de promotion pour "Believer" pour trois semaines en mai-juin (malheureusement nous ne jouerons pas en France). "The expense of spirit", le nouvel album avec la chanteuse Kristiina Tuomi sera enregistré en mars et ensuite nous partirons en tournée. Je travaille en ce moment sur un nouveau projet de danse, "Caruma", qui sera présenté au Culturgest de Lisbonne en mars.

… Je n’ai pas l‘habitude de faire des projets sur le long terme, je crois que si tu travaille avec passion les choses finissent par se faire naturellement.

Propos recueillis par Pierre Villeret

www.carlosbica.com