Olivier Sens

Olivier Sens est un contrebassiste que l'on a pu entendre dans une multitude de formations, mais il est également le concepteur et utilisateur d'un logicel musical, notamment au sein de "Reverse", duo avec le saxophoniste Guillaume Orti.

Peux-tu nous présenter ton parcours ? Quel a été ton premier contact avec la musique ?

J’ai eu la chance de commencer la musique assez tôt, vers 6 ans. A cet âge, mes parents m’ont mis derrière un piano. Je n’étais alors pas particulièrement motivé et je préférais de loin jouer au football avec les copains. J’ai donc arrêté très vite. C’est vers l’âge de treize ans que je suis revenu à la musique et notamment à la guitare, puis la guitare basse, qui faisait bien plus de bruit et plaisait davantage aux filles… Puis, enfin, la contrebasse. Je me rends compte que j’en joue depuis 25 ans !

Parallèlement, j’ai continué mes études. J’ai même poussé assez loin, puisque j’ai obtenu un diplôme dans une école d’ingénieur en mathématiques. Ce qui m’a sauvé, c’est que j’ai dû payer mes études en faisant de la musique. Je jouais donc tous les soirs dans des bars ou petites salles pour gagner de quoi vivre. Et finalement, quand j’ai eu mes diplômes en poche, j’étais déjà, en quelque sorte, « musicien professionnel ». Je suis remonté à Paris pour travailler comme ingénieur. Ça a duré deux semaines, avec une belle cravate, et j’ai tout plaqué pour devenir musicien.

Comment un contrebassiste de jazz devient-il concepteur et utilisateur de logiciel musical ?

En fait, c’est plutôt l’inverse qui s’est passé… J’ai mis un paquet d’années à me débarrasser de la logique trop cartésienne acquise durant mes études. Pendant cette période, je n’ai pas touché à un ordinateur et ce n’est qu’il y a dix ans que j’en ai acheté un et ai recommencé à m’en servir. J’ai d’abord été intrigué par les nouvelles technologies liées au numérique et j’ai cherché à comprendre comme ça marchait. Comme j’avais appris à programmer pendant mes études, j’ai commencé à fabriquer des petits programmes, juste pour rire. Puis un jour, je me suis dit qu’il y avait des choses intéressantes à exploiter artistiquement et j’ai donc commencé à fabriquer une sorte d’instrument virtuel, idéal pour mes besoins. Huit ans plus tard, je n’ai toujours pas fini…

Lors du concert de Reverse, tu expliquais que l'ordinateur "répond" réellement à Guillaume Orti. Est-ce toi qui répond à travers la machine ou est-il programmé pour cela ?

Le principe de mon travail est de faire analyser le son des instruments par l’ordinateur et de le faire réagir plus ou moins automatiquement à ce qu’il entend. L’ordinateur a trois états de compréhension. Une réaction ultra déterministe, selon laquelle à chaque donnée en entrée, correspond une donnée en sortie, et une seule, ou bien une réaction totalement aléatoire, imprévisible ou, troisième voie que j’ai choisie, une réaction ni totalement déterministe ni totalement aléatoire, à la limite des deux, en fait, à la limite du bug, un état dans lequel l’ordinateur comprend, mais pas tout. Dans la vie en effet, rien n’est plus ennuyeux que les gens totalement prévisibles et rien n’est plus fatigant que les gens totalement imprévisibles : en musique c’est pareil. Ça correspond en effet à l’attitude du vrai musicien, selon moi, quelqu’un qui comprend ce qui se passe, mais dont les réactions sont de temps en temps imprévisibles. Dans la vie aussi, j’apprécie les gens avec qui je peux avoir des relations normales et bien définies, mais qui savent donner des réponses originales ou apporter des solutions inattendues. Mon rôle est de maintenir l’ordinateur en permanence dans cet état de "bug". Je ne décide pas précisément comment d’ordinateur va réagir, mais plutôt quelles types de réactions il va produire. C’est de cette façon que je joue de l‘ordinateur.

Considères-tu l’ordinateur / le logiciel comme ton instrument, à l’égal de la contrebasse, ou comme une sorte de troisième "musicien" que tu diriges, comme un chef d'orchestre ?

J’ai simplement l’impression  de jouer d’un instrument doué d’une forme d’autonomie et capable de prendre des initiatives. C’est assez étrange comme rapport instrumental. C’est aussi très stimulant. Comme faire une course sur un cheval pas vraiment bien dompté…

Avec ce travail, ne te sens-tu pas plus proche de la musique contemporaine que de ce qui se fait actuellement dans le jazz, en électro ?

Je me sens totalement musicien de Jazz et sur le disque avec Guillaume Orti, nous reprenons même des standards. Je pense qu’il faut cependant redéfinir cette musique. Le jazz a toujours été une musique intégrée au courant de pensée de son époque, et même très souvent un peu en avance. Je regrette qu’actuellement, certains aient tendance à l’oublier. Il est donc normal, pour moi, de continuer dans cet état d’esprit et d’intégrer des visions et des technologies nouvelles.
Le rapport entre le jazz et la musique contemporaine a toujours été très étroit. Charlie Parker écoutait Stravinsky et dès qu’un instrument nouveau apparaissait, Miles Davis l’intégrait dans sa musique.

Je trouve que le principe du Jazz électro, notamment de faire jouer un soliste sur une "boucle de batterie" (ou autre) figée, est un peu pauvre et ne correspond pas vraiment à l’esprit interactif et spontané de cette musique.

J'imagine que la multi-diffusion doit être difficile à gérer du fait de l’improvisation. Comment faîtes-vous ? Le rôle de Gilles Olivesi doit être très important dans la conception de la musique.

Quand nous avons commencé à mixer le disque du duo en DTS 5.1, nous sommes immanquablement tombés dans le panneau de la spatialisation "gadget". Les sons étaient exagérément spatialisés, tournaient dans tous les sens ; de l’espace vendu au kilogramme… Finalement, nous sommes revenus à des choses plus simples, en se servant de la multi-diffusion pour recréer des espaces, plonger l’auditeur dans des univers particuliers  et améliorer la lisibilité de notre musique. Sur scène, avec Gilles Olivesi, nous reproduisons autant que nous le pouvons ce type d’espace. Gilles fait intégralement partie du projet et c’est lui qui gère tout ça. En ce sens ce n’est pas un duo mais véritablement un trio.

Reverse n’est pas la seule formation ou tu interviens avec ce logiciel et avec l’informatique en général ?

J’ai la chance d’être appelé dans beaucoup de projets avec l’électronique. Je fais un autre duo avec Isabelle Olivier à la harpe, je suis invité régulièrement dans le collectif Slang. J’ai aussi un trio avec Eric Echampard à la batterie, et Alain Vankenhove à la trompette. Avec Paul Brousseau et Olivier Py nous montons une sorte de "centre de recherche" en musique électronique. Je ne délaisse pas mes activités de contrebassiste pour autant.

Existe-t'il actuellement des logiciels équivalents à "Usine" ?

Pas vraiment. Pour être un peu précis, Usine fait une synthèse entre plusieurs types de logiciels. Je pense que son avantage principal est qu’il a été conçu par des musiciens et ingénieurs du son et, qu’en ce sens, il correspond assez bien à nos besoins. Il est très intuitif et permet aux utilisateurs de réaliser des choses très complexes de manière simple. De plus, il est bien adapté à la problématique de la scène.

Envisages-tu de le commercialiser ?

Commercialiser est un grand mot. Nous pensons le diffuser, dans un premier temps. Mais cela demande un investissement financier et de temps très important. D’ici quelques semaines, une version gratuite sera disponible sur le site www.sensomusic.com.

Par ailleurs, ce n’est pas mon métier de vendre des logiciels, j’ai peu de contacts et surtout, je préfère jouer sur scène que d’être dans un bureau à programmer… J’y vais donc doucement !

Je sais que tu es un formidable pédagogue ! Enseignes-tu régulièrement ? Et penses-tu à développer une pédagogie autour de ton travail avec "Usine" ?

Formidable, n’exagérons rien ! Je fais déjà quelques ateliers pédagogiques ponctuels et j’aime beaucoup. Il y a une formidable demande, mais je fais très attention à ne pas trop en faire pour maintenir toute ma fraîcheur. Ce qui est stimulant en pédagogie, c’est de transmettre ses expériences de la scène. Il faut se garder de ne devenir que "professeur", on devient alors très bon pédagogue, mais on finit par se déconnecter de la réalité et ne plus rien avoir à transmettre… Il y a un savant dosage à faire.

Malheureusement, les "élèves" ont de plus en plus tendance à se comporter comme des consommateurs de savoir et à payer pour une sorte de service. Comme à la Poste en quelque sorte. Je n’ai rien de fondamental contre ça, mais je pense que le plus important est d’apprendre avant tout à être autonome. Je réfléchis donc à un autre concept de formation, où le formateur ne serait là que pour poser des "bonnes" questions et aux élèves de chercher les réponses adaptées à leur niveau. En les aidant bien sur, pas en attendant au bar du coin!

Ton actualité ? Projets ? Concerts à venir ?

L’enregistrement du disque du collectif Slang en février. Création d’une version « grand orchestre » du duo avec Guillaume à Bordeaux du 21 au 31 mars. Création d’une pièce de théâtre avec Enzo Corman et Jean-Marc Padovani en avril-mai. Et bien sûr, des concerts avec Guillaume ou Isabelle Olivier, Paul Brousseau.
Bref de quoi m’occuper…

Propos recueillis par Pierre Villeret

http://senso.club.fr/