Tony Malaby

Voodoo Child !

Vous n’êtes pas dans cet esprit d’opposition au jazz comme certains musiciens de la scène dowtown new-yorkaise. Mais j’ai plutôt l’impression que vous essayez d’envisager la musique par un angle différent : loin de la structure traditionnelle (début calme – crescendo – descente), évacuant la question du solo…

Je veux que l’improvisation et la composition émergent dans une même voie organique. La composition doit prêter à l’improvisation et l’improvisation doit être très « composée ». Je me dirige en fait vers une vision des choses avec moins de règles établies. Quand un chorus arrive, je ne le ressens jamais comme « Tony Malaby prend un solo ». En créant des pièces qui sortent de notre vocabulaire d’improvisation habituel, ça devient plus facile de dissimuler la composition dans l’improvisation, vice et versa. J’ai joué dans tellement de situations différentes avec Drew, Tom et Mike…j’ai voulu recréer quelques-uns de mes moments favoris que nous avions exploré ensemble.

Certaines des pièces sont structurées avec des changements de cordes (« Talpa » et « Jersey Merge » qui est basée sur « Bye Bye Blackbird »), et certaines sont développées autour de phrases très courtes (« Fast Tip », « Voladores »). En y pensant, ça suit une longue tradition : Anthony Braxton, Roscoe Mitchell faisait ça…

Lors d’une précédente interview, Drew Gress me disait à propos de Tom Rainey « c’est un des grands improvisateurs, avec un instinct diabolique et a perfect musical radar. Quelle est votre relation musicale avec ces deux musiciens ?

Je crois que nous avons beaucoup de choses en commun, que nous nous sommes construit musicalement de la même manière : les cours de lycée où nous avons étudiés les standards du bebop, les sessions rock, les sessions fusion, les sessions straight ahead, New York…Du fait de out cela, il y a une grande confiance entre nous. C’est comme si Tom et Drew marchaient avec deux pas d’avance sur moi et qu’ils traînent toujours dans la zone vers laquelle mon intention me guide. Ils sont toujours au service de la musique bien que le faisant avec quelque chose de très spontané. Ce sont des musiciens libérés qui peuvent aller n’importe où et n’importe quand. Ils m’inspirent constamment.

Parlez-nous de votre expérience d’un groupe avec deux batteurs…

J’avais un bon plan avec un club dans East Village qui s’appelait Internet Café, sur la 3ème Avenue Est. J’y ai longtemps joué 2 ou 3 fois par semaine, et c’est la première fois que j’ai joué (séparément) avec Drew, Tom et Mike. La première expérience avec 2 batteurs, c’était dans ce lieu ; Sarin était dans l’affaire mais pas Tom : je me souviens avoir fait 2 gigs avec 2 batteurs et j’ai abandonné l’idée. Une année plus tard, j’ai donné quelques dates en solo, et pour l’une d’elles j’ai joué avec deux étudiants batteurs du stage d’été dans lequel j’enseignais. C’était pendant l’été 2002. J’ai vraiment apprécié ce que ça a rendu, comme un bain chaud ou le fauteuil le plus confortable dans lequel vous ne vous êtes jamais assis ! Bluffé par le son, conquis par le résultat, j’ai su que c’est ce que je voulais faire et je savais que Tom et Mike étaient les bonnes personnes pour ce projet. Nous avons fait quelques gigs improvisés et c’est alors que j’ai débuté ce travail de recréation des passages que j’avais aimé dans ce que nous avions fait.

La visualisation et l’imagerie autour d’un sujet tiennent une place très importante dans le jazz : en est- il de même pour vous dans votre travail de composition ?

Oui, énormément ! Pour « Apparitions », pendant la phase de création, je me suis véritablement tenu loin du saxophone et du piano. Couché dans mon hamac, j’ai essayé d’entendre la pièce entière dans ma tête, de la faire évoluer. C’était quelque chose de nouveau pour moi. Ma femme Angelica Sanchez fonctionne de cette manière depuis des années. Pendant ces sessions de travail, mon esprit s’échappait de temps en temps, pensait au livre que je lisais à ce moment, de ce que j’allais cuisiner le soir même, puis revenait à la composition. A cette période je réfléchissais beaucoup à mon héritage et lisait sur l’histoire de Mexico, je cuisinais beaucoup de chilis avec des piments mexicains. Tout ça fait partie de d’une méditation et imprègne ma musique. Du vaudou !

La scène jazz de New-York ?

C’est une histoire d’amour et de haine en ce qui me concerne. C’est si dur de vivre ici, tout est cher, la plupart des gens sont mal lunés… Mais je ne peux pas m’imaginer vivre autre part. Dans quel autre endroit pourrais-je enregistrer avec Paul Motian et Drew Gress, jouer avec Joe et Matt Manieri, avec Fred Hersch puis Mark Helias et Tom Rainey pendant la même semaine ? Il y a aussi tout ces jeunes musiciens avec qui je travaille et que j’aide et j’adore !

Les derniers concerts qui vous ont marqué ?

J’ai entendu Paul Bley, Gary Peacock et Paul Motian il y a quelques semaines au Birdland. C’est vraiment un bonheur d’écouter leur travail. Ils arrivent à explorer des territoires si créatifs sans visiblement trop d’efforts, ils inventent des fresques qui inspirent tant de méditation. Après ce concert, je suis resté empli de leur musique pendant plusieurs jours…

Prochains enregistrements ou concerts ?

Je vais tourner avec le Charlie Haden’s Liberation Orchestracet été, notamment dans plusieurs festivals en France. Des concerts également avec mon trio en octobre/novembre (Cameron Brown et Gerald Cleaver) et j’enregistre un live au Sunset pour le label Freelance. Un autre nouveau disque avec Angelica Sanchez et Tom Rainey, qui s’appelle « Alive in Brooklyn ».

Interview par Jean Delestrade

www.tonymalaby.com