François Moutin

Quitter Paris pour New York était une étape nécessaire dans votre parcours de musicien ? Est-ce pour aller chercher une autre ouverture d'esprit, multiplier les collaborations ?

Je ne sais pas encore si New York ne sera qu'une étape. A priori je m'y suis plutôt établi pour longtemps. Huit ans après mon expatriation, c'est encore très exitant pour moi d'habiter là et de faire partie de la scène new-yorkaise du jazz.

Ce n'est pas seulement "une autre" ouverture d'esprit. C'est précisement celle-là même qui a donné naissance à cette forme de musique. En partie grâce à sa situation de principal port d'immigration d'un pays construit sur le terreau de l'immigration. Après tout, le jazz est la première world-music de l'histoire. Ce mélange de musique africaine, irlandaise et viennoise (pour seulement résumer le début) ne pouvait naître que là, crée par la rencontre de mouvements migratoires. Cette dynamique existe toujours, sous sa forme actualisée. Je continue à rencontrer tous les jours des musiciens extraordinaires dont certains viennent du reste du pays, mais dont beaucoup d'autres viennent du monde entier (Afrique, Europe, Asie, Amérique du Sud). Je continue aussi à y jouer régulièrement avec de grandes pointures du jazz, avec qui je n'aurais pu qu'espérer d'éphémères collaborations si j'étais resté à Paris. Ce sentiment d'être plongé dans le bain "primordial" nourrit beaucoup mon enthousiasme et ma créativité. J'y "multiplie" les collaborations, c'est vrai, mais simultanément j'y " recentre" plus facilement mon propos. En particulier mon expérience de band-leader avec le Moutin Reunion Quartet reçoit ici un accueil singulièrement enthousiaste. Ma présence à New York permet que le quartet puisse y jouer tres souvent, mais également a ouvert au quartet les circuits de tournées de tout le pays.

Nous avons beaucoup joué à Boston, Washington, Philadelphia, Pittsburgh, Detroit, San Francisco, etc... Aussi, je ressens New York comme le meilleur point de départ pour l'exportation de notre musique. C'est là que se centralise l'organisation des circuits de tournées internationaux. D'autre part, je m'y suis débarassé (au moins dans ma tête) de l'infamante étiquette de musicien "local" que tout musicien Français de jazz vivant en France (ou Hollandais vivant en Hollande, etc...), quoiqu'en dise tout un chacun, porte malheureusement comme un fâcheux handicap.

Qu'en est-il de cette scène new-yorkaise qui compte quelques belles paires rythmiques ou musiciens : Drew Gress/Tom Rainey, Scott Colley/Bill Stewart, Ari Hoenig, Jim Black, Nasheet Watts, Kenny Wollesen... Beaucoup d'inspirations et de projets ?

New York est centré sur le rythme, c'est juste. Dans tous les sens du terme... Musicalement parlant, j'ai eu la chance d'y rencontrer et d'y jouer avec des batteurs phénoménaux. Ari Hoenig, Bill Stewart, Billy Hart, Lenny White, John Riley, Joey Baron, Victor Lewis, Irwin Riley et d'autres... J'ai joué avec Tom Rainey, mais je ne suis pas un grand fan... Question de goût. Il y a aussi de très grands batteurs sur la scène parisienne. Andre Ceccarelli, Daniel Humair, Tony Rabeson, Louis Moutin, Franck Agulhon, Moktar Samba, etc. Mais ce qui surprend à New York, c'est le nombre impressionant de très grands batteurs. C'est vrai que pour moi, le fait de pouvoir sortir n'importe quel soir pour écouter par exemple Al Foster ou Jeff "Tain" Watts dans un petit club, ou bien un jeune "monstre" inconnu... C'est très inspirant.

D'un côté un jeune pianiste (Baptiste Trotignon) et de l'autre un saxophoniste qui a joué avec Miles Davis. L'équilibre a t'il été facile à trouver dans le quartet ?
Oui car Baptiste Trotignon, malgré son jeune age, a le métier d'un vieux routier. Il est assez surprenant pour ça. Pas seulement pour ca, d'ailleurs. C'est surtout son extraordinaire talent qui est étonnant.

Quel rôle Martial Solal a t'il joué dans votre apprentissage, dans la relation de jeu avec votre frère ?

Martial Solal a commencé à jouer un rôle dans mon apprentissage avant même que je joue avec lui. La première fois que Louis et moi l'avons entendu jouer (en quartet avec Lee Konitz, Daniel Humair et Césarius Alvim), Louis et moi avions quinze ans. Il a été l'exemple vivant pour nous qu'un génie pouvait combiner autant de modernité à autant d'encrage dans la tradition. C'était aussi une révélation pour nous, le fait que Stéphane Grapelli et Django Reinhardt n'étaient pas des exceptions et qu'un autre jazzman français puisse se révéler jouer dans la même cour que les grands musiciens que nous écoutions depuis notre petite enfance, en affirmant une telle unicité et universalité à la fois.

Lorsque Martial m'a appelé douze ans plus tard pour jouer dans son trio, j'étais évidemment très ému. Lorsqu'il a fait appel à Louis quelques années après, je l'étais de nouveau car je pensais que quelque chose se produirait.

Martial est un exemple permanent d'écoute et d'autonomie simultanées, deux qualites dont la combinaison est fondamentale pour l'improvisation musicale. Par l'écoute, j'entends la faculté de comprendre dans l'instant le discours des musiciens avec qui l'on joue, par autonomie, j'entends celle de mettre cette écoute à profit non pas pour simplement "suivre", mais pour créer du contrepoint, proposer et affirmer des idées pour, en quelque sorte, composer à plusieurs dans l'instant. Dès que j'ai commencé à jouer avec Martial, cela m'a forcé à développer ces qualités plus avant car il les met en oeuvre à un très haut niveau. Cela devient très subtil et très vivant. On évolue sur le fil du rasoir. Le pilote automatique (parfois utilisé dans le jazz) n'est pas une option envisageable.

L'inclusion de Louis au trio de Martial a grandement contribué à nous pousser, Louis et moi, à nous débarrasser de ce qui subsistait entre nous de comportement musical symbiotique. L'autonomie de chaque musicien du trio doit en effet être totale au niveau ou Martial souhaite emmener la Musique. Il appelle celà "avoir des réflexes". C'est une jolie formule. La réussite requiert un état mental et physique particulier où l'on doit être à la fois très concentré, sur le qui-vive, et simultanément extrêmement détendu.

Votre dernier coup de cœur de formation ou de musiciens entendu à New York ?

Le Quartet d'Avishai Cohen. Avishai Cohen lui-même, en tant que contrebassiste. Rudy Mahanthappa, un extraodinaire saxophoniste alto. Le groupe de Ravi Coltrane. Steve Carrington, sax ténor...

Propos recueillis par Jean Delestrade