Drew Gress

"Instinct diabolique"

Drew Gress est l'un des contrebassistes les plus recherchés de la scène new-yorkaise : avec Dave Douglas, Eric Copland, Ellery Eskelin, Tony Malaby... C'est un entretien très intéressant que MACAO vous propose.

Marc Copland et Ellery Eskelin ont été importants dans votre parcours de musicien…

Marc et Ellery ont été une source d’inspiration et d’influence pour moi, et le sont toujours d’ailleurs, puisqu’ils ont l’un comme l’autre un rôle central dans l’innovation des musiques improvisées. L’artiste recherche toujours à trouver sa propre voie…Par exemple, avec quelle rapidité Marc a su changer d’instrument quand il s’est rendu compte que le piano serait le seul moyen par lequel il pourrait véritablement exprimer ce qu’il ressentait…il a abandonné le saxophone ! C’est très courageux de prendre une telle décision au milieu d’une carrière. Je suis persuadé qu’il sentait, et toujours aujourd’hui, que ce choix s’imposait, que ce changement était essentiel.

Marc et Ellery ont la volonté commune de toujours remettre en question les conventions musicales et de se questionner pour savoir pourquoi ces conventions sont devenus des pratiques communes. Ce qui amène à explorer les limites, les frontières de la musique : on peut les explorer en violant les prescriptions de la « société musicale ». Mais le plus important est d’être amené à ce poser cette question : c’est le début d’un changement, après y répondre devient secondaire…

Aujourd’hui, j’en suis arrivé à la conclusion qu’il y a certaines conventions musicales avec lesquelles je peux m’arranger et d’autres qui ne sont pas si mystérieuses que ça.

Au sujet du groupe Joint Venture, vous avez dit dans une interview que vous étiez « sans aucun véritable modèle pour ce que nous faisions ». Est ce que cela équivaut à dire que vous participiez à la naissance d’une nouvelle scène ?

Je ne crois pas que j’irais aussi loin que ça… Je parlais sûrement de ma vision personnelle du groupe. Le quartet fonctionnait sur un modèle coopératif, chacun de ses membres composait pour le groupe, et les décisions étaient prises de façon démocratique. Ce n’était pas toujours facile et le processus de décision n’était pas toujours très avouable… mais je pense que la musique qui en résultait était forte et singulière. C’était la première étape d’un processus qui nous conduirait à affronter et résoudre les problèmes par nous-même, tant concernant la création que pour nos carrières. Et c’est de plus en plus par ce type de démarche que la musique créative touche le public; comme l’industrie du disque devient de plus en plus monochromatique, il ne reste plus au musicien qu’à trouver un échappatoire, une issue pour la musique qu’il crée… Et tous les jours tu te demandes ce qui fait que la musique est si importante pour toi et que les gens s’y intéresse.

Vous êtes une des têtes de file de la scène new yorkaise…

C’est sensationnel de pouvoir jouer avec quelques-uns des plus excellents, des plus stimulants musiciens du monde, et pour moi la variété est le piment de l’existence. Je suis le plus heureux, quand je joue et que j’explore plein de musiques différentes simultanément, parce que la musique improvisée c’est avant tout une interaction entre deux individus…cette vie de musique n’est donc jamais ennuyeuse.

Je suis assez demandé comme sideman, ce qui me permet de jouer différemment, de nouveaux répertoires assez régulièrement et c’est tout ce qu’un musicien peu espérer…Tous ceux qui voyagent savent ce que l’on ressent quand on débarque dans un lieu inconnu : c’est cette sensation que je recherche, un mélange d’excitation, d’imprévu et même parfois de danger.

Les affaires du monde ne vont pas pour le mieux au moment où je vous parle, et l’énergie que nous consacrons pour réaliser le petit effort qu’est faire de la musique en apportant du plaisir à notre public, cette énergie est nécessaire. A la fin de la journée, j’espère pouvoir me regarder à la fin de la journée dans un miroir et me dire que j’ai mener ma vie et jouer de la musique avec honnêté et intégrité…

Il me semble que Drew Gress/Tom Rainey est une des sections rythmiques les plus excitantes du moment. Quelle est votre relation avec ce batteur ?

Tom Rainey est un des grands batteurs de la scène improvisée, il a un instinct diabolique et un sens musical parfait. J’ai rencontré Tom pour la première fois en 1987 lors de l’enregistrement d’une démo avec Ben Monder, en studio. Il s’est tout de suite passé quelque chose entre nous. Au fil du temps, nous nous sommes retrouvés dans différentes formations :Fred Hersch, Tim Berne, Tony Malaby, Andy Laster, Simon Nabatov, mon groupe…Je ne saurais pas vraiment expliquer pourquoi nous avons la même façon d’envisager le rythme, le son et les échanges, mais il vaut mieux parfois ne pas chercher à tout comprendre. Une des explications probables est peut être que nous avons écoutés la même musique au cours de notre adolescence alors que nous étions à plus de 5000 km l’un de l’autre ! Je ne sais toujours pas de quelle manière la musique de Led Zeppelin, Hendrix et le Mahavishnu Orchestra a directement influencée ce que nous faisons, mais ça joue et c’est sûr

J’ai lu que vous aimez beaucoup le travail de Rothko, Chagall ou Gaugin. Comment est ce que cela agit sur ta façon de jouer, de composer ?

Quand je regarde une peinture ou une architecture, j’entends souvent de la musique, des sons que je n’arrive pas toujours à traduire par des mots. Voir le travail de quelqu’un qui repense les traditions artistiques est une source d’inspiration et révèle des pistes de travail pour la musique. Se laisser submerger par la vibration statique de Rothko est une expérience fascinante, cela amène à ne plus vous préoccuper d’un certain aspect de la composition, celle qui force votre attention…au contraire l’éclat, la lueur semble s’animer et vous, en tant que spectateur, vous êtes totalement focalisé sur ce champ de couleur. Réussir à vous clouer de cette manière, c’est incroyable !

J’essaie de comprendre comment les peintres, les architectes, les danseurs, les acteurs, les écrivains et les poètes arrive à ce résultat.

Que connaissez vous de la scène française d’improvisation ?

Je suis très ouvert à des musiciens comme Louis Sclavis, Marc Ducret, Bruno Chevillon Joëlle Léandre, Steve Arguelles…il y a beaucoup de très bon musiciens qui viennent de France ces derniers temps… comme toujours. Quelques uns des contrebassistes les plus doués sont français !

L'actualité ?

Mon dernier disque est « Spin & Drift » avec Uri Caine, Tim Berne, Tom Rainey sur le label de Chicago Premonition Records. J’ai également enregistré pour SoulNote un album intitulé « Heyday » avec la participation de Ben Monder, Dave Binney and Kenny Wollesen.

Il y a aussi un enregistrement en mars avec un nouveau trio composé de Tony Malaby et Paul Motian, un projet qui me tient très à cœur. En juin, il a un enregistrement prévu avec Bill Carrothers sur la musique de la 1ère guerre mondiale, il me semble que ça va être une expérience fascinante.

Et un concert en France, le 20 avril avec le quintet de Ralph Alessi, au New Morning.

Propos recueillis par Jean Delestrade

www.drewgress.com