Christophe Marguet

Christophe Marguet est un des musiciens français totalement incontournable.

Je crois que tu as démarré ta carrière de musicien très jeune ?

J’ai débuté la batterie vers l’âge de quatorze ans. J’habitais dans la Drôme et je suis monté à Paris à un peu avant dix-huit ans, mais j’ai commencé à vraiment vivre de la musique à vingt-trois ans.

Qu’est-ce que tu jouais à l’époque ?

Les gens que j’adorais c’étaient Coltrane, Keith Jarrett, toutes ces musiques-là. Mais j’ai très vite compris que je n’avais pas le bagage nécessaire pour aborder le jazz à ce moment de son histoire. Pour travailler et pour apprendre, il fallait que je m’adresse à des musiciens plus classiques, pour assimiler les bases et pour jouer. Je suis donc allé vers le swing, je n’ai pas joué de New Orleans, parce que ça ne m’intéressais pas et que c’était encore autre chose. J’ai pas mal joué pour la danse dans des lieux comme le Petit Journal Saint-Michel, le Caveau de la Huchette, le Slow Club. J’avais du travail et j’ai appris plein de choses : on te demande de tenir un tempo, longtemps, d’asseoir la musique, d’avoir un beau son de batterie ; des choses très basiques, mais essentielles, qui me servent énormément aujourd’hui, paradoxalement.

C’était intéressant de remarquer que les soirs où l’orchestre jouait vraiment bien, on avait une réaction immédiate, quand il y avait de vrais danseurs, ce qui n’était pas toujours le cas ! Les habitués, qui avaient l’habitude de danser sur du jazz, sentaient tout de suite quand ça se passait bien. Il y avait un renvoi immédiat de ce public.

Comment es-tu passé à des choses contemporaines, beaucoup plus ouvertes ? Tu as eu un trio avec Olivier Sens et Sébastien Texier, notamment.

Après cette période swing, j’ai fait du be-bop avec des gens comme Barney Wilen, Alain Jean-Marie, Turk Mauro, Georges Arvanitas, et j’ai pu jouer dans d’autres lieux comme le Bilboquet. Cela s’est fait par périodes et au bout d’un certain temps, je me suis aperçu que je n’y trouvais plus mon compte, même si j’ai toujours eu un grand respect pour ces musiciens. Il me manquait quelque chose, une dimension plus artistique : le fait de répéter, de penser à la musique, de la mettre en forme. J’ai essayé des choses avec des groupes plus modernes et je ne trouvais pas ce que je cherchais, alors j’ai tenté de faire quelque chose sous mon nom et mon premier groupe a été ce trio avec Sébastien et Olivier. J’avais déjà commencé à écrire un peu de musique et j’ai également apporté des thèmes d’Ornette Coleman. Cela se passait bien, donc j’ai décidé de continuer à écrire et à développer ce travail.

C’est quelque chose qui est vraiment une part importante de ma vie de musicien, d’être compositeur ; c’est un trop grand mot, je dirais plutôt mélodiste. Mettre en forme de la musique avec les copains me plaît énormément et je veux poursuivre, quoi qu’il arrive. Mais je veux également continuer à partager de la musique avec d’autres leaders, en parallèle.

Je t’ai écouté cet été avec Joachim Kühn, Christophe Monniot et Sébastien Boisseau. Vous avez joué plusieurs de tes compositions. C’est vers ce genre de situation que tu veux te diriger ?

Là, c’est encore autre chose. Je dirais que ce que je fais sous mon nom, c’est ma musique, je gère quasiment tout, même si la musique se fait toujours à plusieurs, surtout avec une grande part d’improvisation, qui est toujours présente. Ce n’est jamais un travail qui ne dépend que d’un leader. On lance des idées, on apporte de la musique et la suite se fait avec tous les musiciens. Ça c’est quand je travaille sous mon nom. Dans une autre optique, j’ai eu ce désir avec Joachim, de tenter quelque chose. On s’était rencontrés quelques fois et il avait bien aimé ce que j’avais fait avec mon groupe au Festival de Nevers. Je jouais en première partie avec mon quartet et lui ensuite avec Daniel Humair, Dominique Pifarély et Jean-Paul Celea. À cette occasion, Joachim m’a dit qu’il avait apprécié ma musique, ce qui m’a fait très plaisir ! On s’est recroisé quelques temps plus tard et il m’a reparlé de ce concert. Du coup, je me suis dit qu’il fallait que je l’appelle pour jouer ensemble, ç’aurait été trop bête d’en rester là. Au départ, j’ai pensé à Christophe Monniot et Bruno Chevillon, mais finalement cela s’est fait avec Sébastien Boisseau. C’était dans un esprit collectif. Évidemment quand on connaît le compositeur qu’est Joachim Kühn, il aurait été totalement absurde de ne pas jouer sa musique ! Elle est tellement belle qu’on en avait très envie, mais on voulait aussi jouer nos compositions, donc Christophe a amené un morceau, moi quelques-uns, encore une fois dans un esprit collégial, avec un groupe qui porte nos quatre noms.

Quels sont les musiciens dont tu te sens proche actuellement ? As-tu la sensation d’appartenir à une sorte de "famille esthétique" ?

Pour l’instant, je dirais qu’à chaque fois que j’ai eu la chance de croiser la route de certaines personnes, même si je ne les vois plus maintenant et que ces expériences n’ont pas toutes été forcément très enrichissantes, ce sont des traces qui sont indélébiles et font ce que je suis. Je vais prendre l’exemple de Barney Wilen : c’est quelqu’un qui m’a énormément appris, mais ma famille de musicien est très différente maintenant : ce sont des gens comme Henri Texier, Éric Watson, Joachim Kühn, Yves Rousseau depuis six ou sept ans, Sébastien Texier, dès que c’est possible, le nouveau quartet que j’essaye de monter avec Bruno Angelini au piano, le quartet "Écarlate" avec lequel je joue, et des gens comme Claude Tchamitchian.

Ce sont des personnes avec lesquelles j’ai des points d’accroche très forts, même si nous ne sommes pas toujours d’accord et c’est justement ce qui est intéressant : on s’enrichi mutuellement avec un vrai échange.

À propos de ton quartet "Écarlate", cela correspondait à un désir bien précis de ta part en ce qui concerne l’écriture ?

Tout est lié. C’est mon quatrième disque qui sortira officiellement début mars. Si j’ai eu le désir de jouer avec ces musiciens-là c’est que mes envies d’écriture leurs correspondaient. Tout le monde fonctionne un peu de cette façon, on cherche à adapter ce que l’on a envie d’entendre avec la sensibilité des gens. Leur capacité de travail aussi : quand on fait appel à Bruno Chevilllon ou Olivier Benoît, par exemple, ils s’investissent dans les projets et travaillent énormément : il faut leur amener de choses "à manger", de la nourriture musicale. Il faut que le projet les intéresse. Ce ne sont pas des mercenaires, ils viennent parce que le projet a un sens pour eux, artistiquement et humainement.

C’est pareil en ce qui me concerne : en tant que chef d’orchestre, cette formation m’intéressait parce que je savais qu’il y avait des possibilités pour réaliser des choses intéressantes et intelligentes.

Je t’ai écouté dans un certain nombre de groupe différents et on sent un fil conducteur, avec un réel choix en ce qui concerne les projets auxquels tu participes.

Cela se fait très naturellement. Je n’ai pas l’impression d’être quelqu’un de fermé, mais je ne m’imaginerait pas entamer un travail de fond avec certains musiciens, que par ailleurs, je peux sincèrement apprécier lorsque je vais les écouter. J’ai toujours trouvé que ce qui était intéressant dans cette musique que l’on appelle le "jazz", mot qui englobe beaucoup de choses, c’est l’échange, sur scène et dans la vie. S’il n’y a pas cela je n’y vois aucun intérêt. Si c’est pour essayer de se placer dans un orchestre et jouer son petit solo, je ne vois pas ce que cela apporte. C’est une musique qui devient belle, quand on joue, quand on est vraiment ensemble. Cela paraît d’une banalité confondante, mais ça a un sens très profond : être ensemble dans le geste, dans les regards, dans la manière de respirer sur scène, c’est avec cela qu’il se passe quelque chose d’intéressant.

À partir de là, il y a peut-être une sélection naturelle dans les collaborations que l’on peut entamer. Je crois à une sorte de communion dans la musique, et ce n’est absolument pas une vue de l’esprit, c’est quelque chose de très réel. C’est toujours difficile de parler de cela, car ce sont plein de détails, une succession de détails qui finit par produire quelque chose d’extrêmement fort et puissant.

Je vais parler de Paul Motian : j’ai acheté il y a quelques temps le disque "Garden of Eden" et j’ai encore pris une claque. Ce n’est pas parce que c’est un batteur – que j’adore – mais ici c’est le compositeur, le metteur en scène de musique qui m’intéresse. Je sens un son d’orchestre, six musiciens qui sont parfaitement ensemble. C’est subjuguant, exactement ce que j’aime dans la musique. Paul Motian a sa couleur musicale, vraiment la sienne. Mais je pourrais également parler du quartet de John Coltrane : tu n’entends plus qu’un son. Quatre univers qui se rencontrent et n’en font plus qu’un.

C’est difficile d’en parler, car cela dépasse la musique, ça me transporte vraiment. Modestement j’essaye de suivre les traces de ces gens-là. Ce sont mes maîtres et c’est cette manière de fonctionner qui m’intéresse, c’est ce que je veux essayer de développer aux côtés des gens avec lesquels je travaille.

Par rapport à tes groupes, il y des dates à venir, des projets précis en cours ?

Là, c’est plutôt mon point faible… J’ai vraiment du mal à faire vivre mes groupes, car je ne m’en occupe pas toujours comme il le faudrait. Je suis très sérieux d’un point de vue artistique, mais en ce qui concerne le reste, c’est plus difficile… Pour le quartet écarlate : on a un concert pour le festival Sons d’Hiver, un autre pour Vague de Jazz, à, Longueville sur Mer en Juillet, et d’autres choses qui doivent normalement se décanter. Je suis aussi en train de monter un autre groupe, avec Sébastien Texier, Bruno Angelini et un bassiste italien, Mauro Gargano, mais aussi quelquefois Steve Swallow. Cela s’appellera "Résistance Poétique", qui était le nom de mon premier disque. C’est d'ailleurs un peu un écho de ce disque en trio, du point de vue de la couleur.

Autre chose : est-ce que tu es sensible à d’autres forme d’art ? Je pense aux arts plastiques en particulier.

Je suis très sensible à la peinture, la sculpture aussi dans une moindre mesure. Je vois souvent des toiles, qui me "parlent" parce que je retrouve les mêmes sensations qu’avec la musique, quelque chose qui dépasse les mots et que je n’arriverai pas à formuler verbalement. Dans ce sens, ça m’apporte beaucoup. J’ai souvent cette sensation de trouver un imaginaire qui ne passe pas par les mots, et ça j’adore, même si par ailleurs je suis également sensible à ce qui peut se véhiculer par le discours. À ce moment, je mène également un travail avec un comédien, Frédéric Pierrot, sur le "Livre de l’intranquilité" de Fernando Pessoa, un duo batterie - lecture. C’est une petite partie de mon travail qui me plaît énormément, car la poésie de Pessoa possède réellement un imaginaire des sensations, quasiment indescriptible, ce qui est formidable. En ce sens, je m’y retrouve aussi beaucoup, cela m’inspire musicalement.

Pour revenir à ta question, il est vrai que la peinture est vraiment quelque chose de très fort. Dans le disque "Ecarlate", il y a un morceau dédié à Nicolas de Staël, que j’ai appelé "Ballet", le nom d’une toile que j’ai adorée.

Propos recueillis par Pierre Villeret

www.christophemarguet.net