Ellery Eskelin

Musicien emblématique du jazz New-Yorkais, le saxophoniste Ellery Eskelin répond à quelques questions.

Quel a été ton premier contact avec la musique ? Comment es-tu devenu musicien ?

Mon premier contact avec la musique est venu de ma mère, Bobbie Lee, qui jouait de l’orgue professionnellement à Baltimore, avec ses propres groupes, au debut des années 60. Elle avait surtout beaucoup de disques de jazz, comme ceux du Big Band de Dizzy Gillespie, aussi bien que ceux de saxophonistes R & B, que j’aimais beaucoup. Un soir ma mère m’a demandé si je voulais jouer d’un instrument et je lui ai immédiatement répondu que je voulais apprendre le saxophone ténor. J’aimais le son que j’entendais sur les disques. Mes parents m’ont loué un saxophone et dès que je l’ai eu j’ai su que je voulais être musicien. J’avais dix ans.

Jazz. Qu’est-ce que cela signifie pour toi ? Est-ce que ce terme est encore pertinent pour décrire ta musique ?

Pour moi, « jazz » est un mot facile, qui renvoie à beaucoup de styles musicaux différents. Je ne recherche pas de définition ferme de ce mot et je n’ai pas besoin de classer chaque chose que j’entends comme étant de jazz ou non. En ce qui concerne ma propre musique, je ne peux pas toujours le dire. Je suis de moins en moins sensible à cette question avec les années.

Je crois que tu as enregistré ton premier disque avec « Joint Venture », que représentait ce groupe pour toi ?

En ce qui me concerne, « Joint Venture » était un projet qui combinait des aspects traditionnnels du jazz et du free jazz avec des idées innovantes en matière d’écriture. Nous étions intéressés par la forme et l’harmonie, des choses qui fréquemment ont peu d’importance dans le free jazz. D’un certain côté, nous étions un quartet de jazz classique, mais j'estime encore aujourd’hui que notre  musique était différente, peut-être pas tellement dans la texture globale du son mais dans les détails.

Drew Gress disait que c’était un quartet « coopératif […], avec un véritable fonctionnement démocratique. » Qu’est-ce que tu en penses ?

Oui c’est vrai, et ce n’est pas une chose facile à faire. Nous avons réalisé trois disques pour le label Enja Records et ça a duré cinq ou six ans. Nous étions quatre fortes personnalités impliquées dans ce projet et c’est ce qui donne au groupe son énergie. Mais c’est aussi probablement l’explication de sa fin. Tant que tout le monde n’était pas d’accord, nous n’avancions pas.

À propos de ton trio avec Andrea Parkins et Jim Black, j’ai l’impression que vous formez une véritable unité. Comment travaillez-vous ? Comment viennent les nouvelles idées ?

Oui, nous jouons ensemble depuis 1994. Je suis le leader du groupe et j’en écris la musique. Je voulais un groupe qui soit capable de jouer une musique totalement improvisée, mais qui puisse également jouer mes compositions. À cause de l’instrumentation et de nos personnalités musicales, tout ce que nous jouons se trouve transformé. Nous pouvons feindre d’être un groupe de rock, un quatuor à cordes, un orchestre symphonique ou un big band, et ce qui ressort de la musique est souvent légèrement différent de ce que nous voulions. Il y a toujours des surprises et je crois que c’est la raison pour laquelle nous sommes capable de produire autant de musique avec ce groupe depuis si longtemps.

Tu as un trio avec Vincent Courtois et Sylvie Courvoisier. Comment est-il né ? Est-ce que la façon dont vous travaillez est différente du trio Black / Eskelin / Parkins ?

J’ai rencontré Vincent Courtois en jouant avec Rabih Abou-Khalil dans un projet en grande formation, qui a été enregistré pour Enja Records, "The Cactus of Knowledge". J’ai aimé le jeu de Vincent et lui ai demandé si il aimerait que l’on fasse quelque chose ensemble. Nous connaissions tous deux Sylvie Courvoisier et Vincent a proposé de l’associer à ce projet. Vincent est le leader du groupe et organise les concerts. Au départ, nous avons tous écrit des compositions, mais au fil du temps nous avons commencé à donner des concerts entièrement improvisés. Alors oui, c’est très différent de la façon dont je travaille avec Andrea Parkins et Jim Black. Surtout qu’il n’y a pas de batterie et c’est un environnement sonore très différent de ce à quoi je suis habitué.

Je crois que tu joues ou as joué avec de nombreux musiciens français. En France, le milieu musical est certainement très différent de celui que tu vis à New-York. Comment un musicien vit là-bas (spécialement en ce qui concerne les musiques "innovantes") ?

Nous survivons en voyageant. Il n’a jamais été facile de gagner sa vie en jouant de la musique créative, innovante aux Etats-Unis. Je survis, comme beaucoup de musiciens américains, en jouant souvent en Europe. Il est possible de monter des tournées aux Etats-Unis, mais il y a moins en moins de soutien pour les arts et il est plus difficile de voyager. Nous n’avons pas l’équivalent de votre réseau de transport. Mais New-York est un lieu où on est bien car il y a une certaine énergie, et que l’on peut entrer en contact avec un grand nombre de bons musiciens de beaucoup de scènes différentes. Mais pour gagner notre vie nous devons voyager.

À propos de ton disque avec David Liebman « Different but the same », je n’entends pas deux voix différentes, mais un véritable ensemble. Vos deux univers semblent très proches. Ressens-tu un proximité particulière avec sa musique ?

Oui, j’ai découvert la musique de David quand j’étais adolescent. J’étais attiré par sa sonorité et sa démarche. Je l’ai rencontré plusieurs fois et ai pris quelque cours avec lui quand je suis arrivé à New-York en 1983 (j’ai surtout étudié avec George Coleman à peu près en même temps). Je suis conscient d’avoir emprunté des éléments du jeu de David, et de les avoir appliqués à ma musique, mais dans une optique différente.

As-tu la sensation d’appartenir à une famille artistique ou esthétique ? Je pense à des gens comme Jim Black, Drew Gress, Chris Speed, et beaucoup d’autres.

Peut-être. Nous avons tous des centres d’intérêt en commun, mais nous jouons des musiques différentes. Je me sens proche de certains musiciens et aime beaucoup de musiques différentes, mais je n'appartiens pas entièrement à un groupe ou une scène. Je crois que c’est du au fait que ma musique est constituée d’énormément d’éléments différents.

Qu’écoutes-tu actuellement ?

J’écoute de tout et j’essaye de le faire sans jugement. Ce n’est pas important de savoir si j’aime ou non. J’essaye simplement d’apprendre en écoutant sans que mes préférences n’influent sur ce processus. Ce n’est pas toujours facile, mais je crois que c’est important. Chaque musique peut être critiquée, mais cela n’aide pas toujours à sa compréhension, à voir les choses clairement.

Es-tu sensibles à d’autres formes d’art ?

Oui, bien sûr, les arts visuels en particulier. Depuis peu, je suis très inspiré par la photographie. Je crois que cela a quelque chose à voir avec ma réponse précédente, à propos de la compréhension, de la clarté. Cela a trait à ce que tu remarques, à ce à quoi tu donnes de l’attention.

Quels sont tes projets actuellement ?

Actuellement, je suis train d’écrire de la musique pour notre tournée à venir en Europe en avril et mai 2006. Il s’agira de mon groupe (Andrea et Jim) auquel s’ajoute la chanteuse Jessica Constable. Jessica est originaire d’Angleterre mais a vécu quelques années en France. Elle a tourné et enregistré avec nous et était présente sur notre dernière video de tournée "On the road with… ". J’attends avec impatience de travailler avec elle à nouveau. Nous ferons un nouvel enregistrement.

Propos recueillis par Pierre Villeret

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