Paal Nilssen-Love

Lors d'un de ses concerts à Reims avec le trio du saxophoniste Hakon Kornstad, j'avais été tout simplement soufflé par ce musicien. Quelques années plus tard, il fut de nouveau incroyable avec le groupe Atomic. Il était donc temps d'en savoir un peu plus sur ce batteur norvégien.

Tes parents tenaient un club. Tu as baigné dans l'univers du jazz dès ton plus jeune âge. Quels sont tes premiers souvenirs et quels musiciens t'ont marqué à cette époque ?

Mon premier souvenir, ou du moins le plus fort, a été d'écouter et de rencontrer le batteur Tony Oxley, j'avais 8 ans. J'ai également croisé Art Blakey à de nombreuses reprises. Je me souviens avoir beaucoup apprécié ces deux batteurs.

Tu as étudié la musique à l'université de Trondheim : penses-tu que la façon d'enseigner la musique est différente dans les pays nordiques ?

Je ne suis pas sûr qu'il y ait, d'une manière générale, une grande différence entre ici et d'autres écoles en Europe, mais je suis persuadé que l'école de Trondheim est vraiment à part. Ce qui est sûr, c'est que les choses sont ici à plus petite échelle. Les classes ne dépassent pas dix personnes pour une cinquantaine d'élèves au total. C'est vraiment un plus pour de jeunes musiciens qui sont affamés de jeu et qui souhaitent jouer le plus possible. Un autre facteur est également très important : les étudiants ont beaucoup de possibilités de faire des gigs en ville. Les trois années d'apprentissage sont trois années très intenses de leurs vies. Certains suivent des voies totalement écartées de la musique, d'autres sont déjà sur la route en tournée avant même d'avoir fini les études...

C'est en arrivant à Oslo que les collaborations et les rencontres se sont multipliées...

C'est vrai, mais je jouais déjà dans de solides formations à Trondheim, des collaborations qui existent toujours avec des gens de ma ville. Stavanger, comme le saxophoniste Frode Gjerstad. Quand en 2000 j'ai rencontré Ken Vandermark, Mats Gustafsson et Raoul Björkenheim, les choses se sont accélérées. Ce qui correspond au moment où j'ai commencé à jouer avec Peter Brötzmann (the Chicago Tentet, trio with Michiyo Yagi, New Quartet with Massimo Pupillo and Kondo and more).

Te sens-tu proche de l'héritage d'un musicien en particulier ? Ed Blackwell ?

J'ai toujours adoré le jeu d'Ed Blackwell. Ce feeling Nouvelle-Orléans, sa façon d'envisager l'utilisation des baguettes, la polyrythmie, la mélodie. C'est tellement incroyable et tellement intense, ce swing ! Je retrouve aussi l'esprit d'Ed Blackwell chez John Stevens. Il ne faut pas oublier l'approche de John Stevens dans le Spontaneus Music Ensemble. Cecil Taylor m'a aussi toujours "remué".

Ta rencontre avec Peter Brötzmann ?

La première rencontre, c'était un quartet avec Frode Gjerstad, Tonny Kluften. Et par la suite on a fait quelques gigs avec des bassistes différents. Bien sûr, il y avait des aspects dans son jeu auxquels de jeunes musiciens ne pouvaient pas tenir tête, mais son approche de l'instrument m'a attrapé. C'est un mec qui comme musicien représente une partie de l'histoire et qui a une expérience incroyable. En tant que personne, c'est l'une des plus chaleureuses que je connaisse. Nous avons quelques projets en cours, comme une tournée en duo et nous travaillons sur un disque à sortir bientôt.

Scorch Trio ?

Nous n'avons pas beaucoup de dates avec ce trio, mais les choses avancent. L'histoire de ce trio a débuté au même moment que les groupes avec Mats et Ken, c'est une formation très importante pour moi, et je suis heureux de travailler encore avec ces musiciens. Il me semble qu'avec le temps, nos univers sont de plus en plus proches. Le chemin est parfois plus long avec certains groupes, pour dire que les albums que nous avons enregistrés indiquent plus le point de départ de notre travail plutôt que l'avancement actuel de notre travail.

Le solo est une partie importante de ton approche de la musique...

Oui. Je trouve que c'est important de travailler en solo. J'adore écouter jouer les autres, je respecte ceux qui croient que la musique naît de l'improvisation, l'interaction entre musiciens. Mais je trouve que l'approche un peu intrigante de jouer en solo permet de creuser la connaissance que l'on a de soi sur scène et en dehors, le fait que tu soies le seul sur lequel tu peux te reposer, qu'il n'y a que toi pour faire avancer la musique plus loin. J'aime l'idée du musicien qui travaille en solo, qui enregistre un son, s'assoit, l'analyse et ajoute ou retire ce qu'il juge nécessaire. Si tu déplaces ce processus pour un instrument qui demande d'actionner tes membres, et être toujours capable d'envisager une suite, analyser tout en jouant, faire avancer ta musique, être capable de se perdre soi même... Tout cela déclenche des choses très intéressantes.

Parmi les différents batteurs de la scène improvisée, que penses-tu de Jim Black ?

Je dois avouer que je ne l'ai jamais entendu en concert. J'ai écouté des disques, mais je suis impatient de confronter son jeu aux sensations du live. On se croise régulièrement lors de tournées et c'est toujours un plaisir de discuter 5 minutes avec lui. Je sais qu'il influence pas mal de batteurs, c'est super, mais il serait dommage de trouver des mauvaises copies de son jeu. Si tu écoutes la musique de Jim Black, tu y trouves du Joey Baron, Gerry Hemingway, du Han Bennink et plus encore et il serait intéressant que les autres batteurs prennent le temps d'écouter ces musiciens tout autant que Jim a pu les écouter...

Tu joues dans beaucoup de groupes différents. J'ai lu quelque part que pour toi, aller d'un projet à un autre ce n'est pas terminer et débuter une autre expérience, mais plutôt poursuivre une même partition...

Je joue dans de nombreux groupes et je l'ai toujours ressenti comme quelque chose de naturel. Je pourrais arrêter de jouer dans trois groupes, mais je suis persuadé que j'en recommencerai dix autres ! Il y a tellement de grands musiciens avec lesquels je voudrais jouer et il y a tellement de ressenti commun avec d'autres musiciens que j'ai envie de développer, mais le temps ne nous permet pas toujours d'aller au bout des choses, de construire un véritable son de groupe. Si les musiciens ont des fortes personnalités, et que le groupe est "carré", le son arrive très vite. C'est intéressant de regarder la génération des Peter Brötzmann et Evan Parker. Ils cherchaient à couper et exclure le maximum d'éléments : aujourd'hui les musiciens cherchent à inclure le maximum d'éléments dans leur musique, mais c'est un reflet de l'époque dans laquelle on vit. La famille des musiciens devient de plus en plus nombreuse, mais finalement de plus en plus réduite....

Propos recueillis par Jean Delestrade

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