Jean-Philippe Viret

Lors du dernier Reims Jazz Festival, nous avons eu la chance d'écouter le trio de Jean-Philippe Viret et j'ai, pour ma part, été une fois de plus séduit par l'élégance et la beauté de son univers.

Est-ce que tu pourrais nous parler de tes débuts ? Comment tu es venu au jazz, à la contrebasse ? Je crois qu’Emmanuel Bex a joué un rôle important.

Oui, pour la raison suivante : nous étions amis et il m’a suggéré de me mettre à la contrebasse. Suggestion plutôt judicieuse, puisque ça a tout de suite bien collé : je suis allé au conservatoire de Bordeaux, j’ai rencontré le professeur de contrebasse, Jean-Paul Macé, avec lequel j’ai commencé à travailler.

À ce moment-là, quels genres de musiques jouais-tu ?

Je ne jouais pas, parce que je n’étais pas suffisamment avancé comme instrumentiste pour cela. Enfant, j’avais fait un peu de piano mais pas assez pour vraiment jouer. Par contre, j’écoutais du jazz. Le trio de Bill Evans, que j’adorais déjà, le quintet de Miles, quelques disques ECM, Kenny Wheeler, toutes ces couleurs-là, Keith Jarrett évidemment : "The Survivor's Suite" est probablement le disque que j’ai le plus écouté.

Après cette période d’apprentissage, tu as eu une très grosse activité de sideman, dans des contextes très différents. Cela doit être quelque chose d'essentiel dans ton parcours ?

Il y a plusieurs raisons à cela : la première étant que, commençant la musique tardivement, je me sens assez boulimique d’expériences et je crois qu’il ne faut pas laisser passer une chance : si on me sollicite pour quelque chose, je n’ai pas le droit de refuser. Cela m’a amené à jouer du tango, à accompagner des chanteurs, faire partie d’orchestres de middle jazz, jouer avec des accordéonistes (l’instrument n’était pas encore revenu à la mode…).
Évidemment toutes ces expériences ont été très enrichissantes.

J’imagine que la période durant laquelle tu as joué avec Stéphane Grappelli a du être très marquante ?

Bien sûr. Pendant huit ans je suis accompagnateur de Stéphane Grappelli : un grand musicien, un grand homme, qui a participé à l’histoire de la musique et, outre le fait que c’était un génie, c'était quelqu'un avec lequel je me suis extrêmement bien entendu. D'une part j’ai pu profiter de cette expérience pour jouer énormément. D’autre part j'ai pu jouer dans beaucoup de lieux et des contextes remarquables. On apprend beaucoup de cette façon.

Ce n’était pas donné à beaucoup de gens de ma génération. Il y avait très peu de musiciens de l’envergure de Stéphane qui emmenaient de jeunes musiciens avec eux. L’apprentissage de la musique passe désormais par les conservatoires et les écoles de musique. À dix-huit ans, certains ont un bagage technique et musical impressionnant. Après ils se forment au contact d’autres, en se rencontrant au sein d’une même génération, en montant des groupes, etc. Cela n’a pas du tout été mon parcours, qui est passé par des cabarets, par l’accompagnement de chanteurs, à l’ancienne, en quelque sorte : le fait de travailler et d’apprendre en même temps.

À l’heure actuelle, je crois que c’est très difficile pour un jeune de vivre ce genre d’expérience.

Par rapport à ton trio, j’ai l’impression que tu as trouvé une formule idéale pour ton univers. Notamment en ce qui concerne l'écriture. Avec Edouard Ferlet, on sent une grande proximité.

Ce n’est pas par hasard que nous jouons ensemble depuis bientôt dix ans… Autant en ce qui concerne l’écriture que le jeu, on peut trouver ce que l’on recherche sans jamais forcer le trait.

Pour écrire, j’essaye d’être une éponge, de faire abstraction des styles. En ce qui concerne mon instrument, j’écoute beaucoup de choses différentes, dans lesquelles la place de la contrebasse s’éloigne de son rôle traditionnel. Ce qui permet d’ouvrir le champ des possibles. Par ailleurs, le fait d’être sollicité dans des formations très différentes les unes des autres accentue encore cela, les morceaux peuvent se développer de manière très ouverte, avec des parties écrites, presque classiques, certaines free, d’autres très jazz, etc.

Pour finir sur la composition, je dirais qu’une pièce ne doit pas être un simple prétexte pour jouer, pour improviser. Il faut qu’elle ait un sens, une raison d’exister, et surtout qu’elle tienne par elle-même.

Est-ce que tu es sensible à d’autres formes artistiques ? Je pense en particulier à la peinture.

Oui, l’Impressionnisme en particulier. Au fil du temps, je deviens de plus en plus classique dans mes goûts, même si j’adore Picasso, notamment. Je dirais que, comme en musique, j’aime les choses vraiment épurées, qui conservent l’essentiel.

Peux-tu nous parler de ton actualité ?

L’orchestre de contrebasse fête ses vingt-cinq ans au Théâtre du Renard pendant tout le mois de décembre. Il s’agit vraiment d’un spectacle et cet orchestre exige de trouver des modes de jeu qui le rende accessible au plus grand nombre, ce qui n’est pas simple du fait de sa formule… mais permet d’apprendre énormément.

Sinon je joue également en trio avec Daniel Humair et Benjamin Moussay, dans le cadre de sa résidence à l’Opéra de Lyon, et durant laquelle nous jouerons également le projet "Bois et Cordes" avec Benjamin Moussay, Frederic Norel, Thomas de Pourquery et Jean-Marc Foltz.

Je vais également enregistrer prochainement avec Bill Carrothers et plus tard, au printemps avec le trio pour notre quatrième album.

Propos recueillis par Pierre Villeret

www.viret.com