Erik Friedlander

Le violoncelle est un instrument rare dans les musiques improvisées. La découverte de la musique et de l'univers de Vincent Courtois m'a irrésistiblement attiré vers cet instrument. Le nom d'Erik Friedlander est apparu naturellement au fil d'écoutes passionnées : l'une d'entre elles, son apparition au sein du Masada String Trio et Sextet, a été décisive. Depuis, sa musique me passionne... Quelques questions au violoncelliste newyorkais.

Tu as d'abord joué de la guitare. Pourquoi avoir choisi le violoncelle au lieu de poursuivre la guitare ou d'essayer le violon ?

Je n'en ai aucune idée... Pourquoi j'ai choisi le violoncelle ? Peut-être parce que cet instrument ressemble plus à une guitare que le violon, peut-être parce que le professeur de musique avait besoin de violoncellistes, peut-être que j'étais plus grand et costaud que les autres et que le professeur a pensé qu'il me serait plus facile de transporter un violoncelle...

Harvie Schwartz a été une des rencontres importantes de ta carrière. Peux-tu nous en dire un peu plus sur l'homme ?

Harvie Schwartz a été le premier compositeur et chef d'orchestre avec qui j'ai eu un lien assez fort. Pour mon premier projet avec lui, je sortais juste du conservatoire avec lequel je jouais encore du violoncelle classique, et je tenais la basse dans un groupe de rock; et me voilà violoncelliste dans un orchestre new-yorkais de jazz moderne, avec des solistes de très haut niveau ! Ses compositions pour cet orchestre étaient véritablement magnifiques. Les arrangements de ses compositions étaient extrêmement délicates, avec une approche vraiment moderne des soli, vraiment très personnelle. Il m'a appris l'engagement, l'intensité et toute la compétence dont il faut faire preuve quand on veut faire carrière dans la musique. Harvie est devenu mon mentor, une rencontre très importante pour moi.

Est-ce que le disque "My Little Cello" (enregistré en 1964 par Oscar Pettiford, Ndm) est "le disque que j'emporte sur une île déserte" de tout violoncelliste ?

C'est un enregistrement clé pour l'histoire de notre instrument. Pettiford a construit une formation autour du violoncelle : les compositions, arrangées et jouées de la plus belle des manières, avec le violoncelle au centre. C'est là l'aspect décisif de cet enregistrement pour le violoncelle : c'est la première fois dans la musique d'improvisation que le violoncelle occupe un rôle central.

Les pianistes ont Monk comme modèle et les saxophonistes Coltrane. Il n'y a pas une icône omniprésente de ce type pour le violoncelle : cela peut-il faciliter les choses pour trouver sa place...

Faciliter ou compliquer ? Il y a moins d'espérances et d'attentes autour de cet instrument, mais on peut aussi dire que le violoncelle n'est pas "vraiment" un instrument de jazz, et il est donc assez difficile de se faire une place dans la jungle de la scène jazz. Difficile parce qu'il n'y a pas un répertoire énorme duquel s'inspirer et s'enrichir. Je me pose en permanence des questions sur comment ajuster mon jeu par rapport au jazz. J'ai créé récemment un nouveau groupe autour du violoncelle pizzicato inspiré par Pettiford. J'ai écrit une vingtaine de morceaux et j'ai encore un tas d'idées inspirées de son jeu : certaines sont tournées vers le passé d'autres résolument orientées vers le futur. J'ai en quelque sorte adapté ma vision de ce pourrait être le violoncelle comme instrument de jazz. Concernant mes autres groupes, dans lesquels mon jeu d'archet est plus présent, ils sont plus modernes dans leur forme, moins jazz, mais c'est le reflet de ma personnalité.

A propos de ton projet intitulé "Maldoror" ( "Les Chants de Maldoror" est un court récit halluciné d'Isidore Ducasse alias le Comte de Lautréamont, qui sera une des principales inspirations du mouvement surréaliste, Ndm). La connexion entre surréalisme et la musique n'est pas évidente...

Il s'agit plutôt d'une connexion entre improvisation et esprit de création, le désir de répondre à des émotions, des rêves. Ce territoire d'expérimentation n'est pas seulement réservé à la la peinture, au travail graphique. Il s'agit plutôt d'une impulsion particulière que l'on donne à la musique, ou pour n'importe quelle forme d'art en fait... Si tu me poses cette question parce que tu n'as pas trouvé de lien sur l'enregistrement de ce projet, je peux seulement te répondre que c'était une réponse immédiate à une poésie.

Tu as participé aux enregistrements de "Zevulun" et "Issachar" (des compositions de John Zorn arrangées pour le Masada String Trio et une autre formule enrichie de Cyro Baptista, et Marc Ribot, Ndm). Quel est ton sentiment par rapport au concept "Radical Jewish Culture" développé par le saxophoniste new-yorkais ?

C'est un véritable espace de liberté pour moi. Zorn a ouvert le chemin à beaucoup de musiciens pour être complètement libre d'innover avec la musique traditionnelle juive.

Il y a un intérêt fort des musiciens new-yorkais pour la musique d'Europe de l'est. Que penses-tu de celle d'Iran ?

Mon seul lien avec l'Iran est la musique de Googoosh, que j'aime vraiment beaucoup. J'ai d'ailleurs transcrit quelques unes de ces compositions pour mon groupe Topaz (les titres Skin et Quake) et je l'ai vu en concert à New-York il y a 4-5 ans... Je suis toujours à la recherche d'inspiration et la trouve avec plaisir un peu partout.

Vincent Courtois ?

Je ne l'ai pas entendu récemment. Je respecte vraiment beaucoup le travail de Vincent, son sens artistique, ses capacités...

Quels sont tes projets scéniques et d'enregistrements ?

J'ai deux disques qui doivent sortir cette année : "Prowl" sur le label Cryptogramophone, le dernier enregistrement de mon quartet avec Andy Laster, Stomu Takeishi et Satoshi Takeishi. Il s'agit d'un album de 9 titres avec 8 pièces originales basées sur les rythmes africains et une relecture d'un spiritual de la Nouvelle Orléans "Just A Closer Walk With Thee". Mais aussi un disque solo sur Brassland records qui est inspiré de la musique folk américaine et d'un ensemble de textes d'auteurs américains que j'ai acrobatiquement nommé "Black Ice & Propane".

Mon dernier projet s'appelle "Broken Arm" , un trio comme je te le disais inspiré du travail d'Oscar Pettiford. Mon projet le plus jazz ! Je cherche un label pour ce projet...

Il y a aussi un duo avec Teho Teardo, un compositeur et maître es-électronique italien. Nous avons enregistré un CD en hommage à Paolo Pasolini et j'espère que ce disque pourra sortir cette année également...

Propos reccueillis par Jean Delestrade

www.erikfriedlander.com