Ann Ballester

archi archie.

Quel est votre parcours de musicienne ? Avez-vous fréquenté les conservatoires ?

J'ai un parcours atypique de touche-à-tout qui s'est pliée aux contraintes de la vie. Petite fille dans un pays en guerre, je faisais partie d'une superbe chorale et j'avais un bon prof de piano mais pas d'instrument à la maison. A Paris j'ai eu les deux... Bon an mal an. Après mon passage au CIM en 83/84, je travaillais le classique au Conservatoire du Blanc-Mesnil mais le jazz toute seule en avalant des bouquins, en jouant avec d'autres. Depuis l'enfance j'écoute beaucoup de musiques différentes.

J'ai étudié et pratiqué, le théâtre,la chanson le cirque et sa musique, je connais bien les férias du Sud-Ouest et leurs bandas, j'aime les clowns, les poètes, le jazz, l'improvisation... Tout ça contribue encore à ma formation.
J'enseigne, mais j'apprends chaque jour.

Comment s’est fait le choix du piano ?

Le piano, lorsque j'étais petite, était un choix parental traditionnel. J'ai spontanément été intéressée. J'ai été forcée d'abandonner plusieurs fois jusqu'à l'âge de 25 ans, mais j'y suis toujours revenue. Le piano m'a sans doute aidée naturellement à développer ce que j'aimais : la mélodie, l'harmonie. Mais des pianistes proches comme François Tusques, Françoise Toullec, Benoît Delbecq, Sophia Domancich, Sophie Agnel et d'autres m'intéressent... De plus en plus j'intègre les codes d'un autre style de jeu que celui de mes maîtres Keith Jarett, Lennie Tristano, Paul Bley, Bill Evans, Herbie, Hank Jones, Winton Kelly, Don Grolnick, Billy Preston, Hal Galper, les pianistes italiens, cubains ! Il y a toujours des rencontres décisives dans un parcours de musicien.

Quelles rencontres ont fait prendre un tournant à votre carrière ?

Me concernant, ça n'a pas tout à fait fonctionné comme ça. Les personnes qui ont été décisives pour moi sont souvent inconnues du circuit traditionnel, mais n'en sont pas moins des personnalités fortes ! En tout premier lieu, une famille entière de noirs-américains chez qui j'ai vécu plusieurs mois dans les années 70. Douze frères et soeurs très proches les uns des autres; j'habitais chez les parents, seule blanche dans ce ghetto californien qui sortait à peine d'une période de révolte très chaude (Wats, Angela Davis...). Le père et deux des fils géraient trois églises baptistes dans la même zone... Les enfants chantaient mais étaient les musiciens attitrés des services religieux. il y avait basse-batterie-piano-guitare... et chant avec toute la smala ! Et quel chant ! Je les accompagnais dans toutes leurs répétitions naturellement. Il n'y avait que deux ou trois chanteurs professionnels parmi eux, mais tous l'étaient pendant les week-end pour les offices, mais aussi le soir dans les clubs. La semaine, ils étaient petits flics (qui couraient après des bandes dans lesquelles il y avaient leurs propores enfants), caissières, assistante sociale... Par contre les pro n'étaient pas des amateurs ! Dorothy Morisson, une des soeurs, est la voix lead dans la version originale de " ô Happy Day " des Edwin Hawkins... elle a participé à un nombre conséquent d'albums des Stones... C'est là-bas que j'ai vu et entendu les Last Poets pour la première fois. D'importants pour moi il y a eu aussi des blusmen comme Julio Finn et Chicago Beau pour les très très spécialistes... A mon retour des USA...

Bien sûr je serais ingrate de ne pas citer Tusques, Didier Malherbe ou Lorenzini pour les proches. J'ai découvert l'improvisation libre ou atonale, in situ, avec Didier et Mimi. Mais des musicien(ne)s que je ne connais pas forcément comme Irène Schweizer, sont majeures pour moi. Avec Joêlle Léandre, j'amortis mon billet. Un concert de la contrebassiste et j'en ai eu pour une semaine à m'en remettre. Certains concerts m'ont ainsi laissée chaos et m'ont nourrie pour un long moment.

Actuellement je travaille avec Archie Shepp, et c'est une immense leçon. Pour l'école qu'il incarne, l'acuité de son écoute, sa conscience musicale, son plaisir à travailler, à s'investir pour contribuer à créer l'évènement !
Il est effectivement sûrement une des rencontres musicales qui m'aura le plus apporté. Sans conteste.

Pourquoi avoir créé Musiseine ?

Nécessité a fait loi. Nous avions une quarantaine d'élèves dans une importante MJC. Un nouveau directeur est arrivé avec qui nous ne nous sommes pas entendus, et nous avons fondé notre propre outil 3 km plus loin. Nous avions les locaux et le matériel, tous les élèves ont suivi, je me suis occupée de créer un cadre administratif. Puis, naturellement, une bande d'artistes s'est centrée autour de cette structure et nous nous sommes professionalisés dans l'élaboration des projets, le développement des actions artistiques ou pédagogiques, la recherche de financement, la diffusion alentour (à l'instar de l'excellent travail d'Aube Musiques Actuelles à Troyes. Notre action de diffusion étant beaucoup plus limitée que la leur (mais pas en qualité), puis Mimi Lorenzini a créé le Studio d'enregistrement qui devient petite salle de concerts 3 ou 4 fois dans l'année, notamment à l'occasion de rôdages de concerts ou d'enregistrements live.

Comment est né le projet Archijazz ?

Genèse du projet : j'avais l'envie d'entendre sonner des musiciens de fanfares et harmonies en même temps que des solistes/aventuriers/ improvisateurs de jazz. Je voulais faire cohabiter deux couleurs musicales, deux écritures, dans des cadres rythmiques multiples se mélant les uns les autres. J'avais l'envie d'un évènement généré par la rencontre et le nombre de tout ces protagonistes, l'envie de la dramaturgie que cela suscite naturellement, l'envie d'évoquer le blues et le désir d'un pyromane pour mettre le feu à tout ça.

Pourquoi Shepp ?

Frank Ténot me l'a soufflé à l'oreille. Je voulais mêler la tradition et la modernité ? C'est ce qu'incarne Shepp. Je voulais un aventurier ? Idem. Je voulais un blues-man ? Il me l'a lui-même proposé ! Il chanterait en s'accompagnant au piano. Cadeau bonus. Altruiste et altier, Archie Shepp se reconnaît bien dans cette aventure marnaise*. Qui d'autre que lui, aussi près de la philosophie de cet évènement diffusé volontairement en milieu rural, aurait pu être l'homme (ou la femme) de la situation ? Personne. Ça n'aurait pas été le même projet. Une des caractéristiques de ces concerts, à laquelle Shepp se plie très volontiers, est leur évolution constante, leur mouvance permanente, ne serait-ce que parce que les harmonies et fanfares changent à chaque fois ainsi que la composition des pupîtres : ici il y a des trompettes de cavalerie, là des cors de chasse, ailleurs un jeune violoniste invité ou des hautbois, un clairon ou deux... L'écriture bouge, le personnel bouge, les lieux de diffusion diffèrent... Seul, le 6tet reste fixe et s'adapte (Shepp, Denis Colin, Rudy Sauvage, Wayne Dockerie, Steeve McCraven, moi-même). J'ai écrit un nouveau morceau qui sera joué à partir du 17 janvier à Bazancourt, où je pense qu'il y aura une centaine de musiciens. Ce morceau évoque précisemment les férias du Sud-Ouest et une tonalité clown triste couleur italienne...

Quels sont vos projets en cours (le trio avec Mimi Lorenzini) ?

Ce trio est très étonnant sur scène. Une complicité de longue date et une grande concentration/communion nous lie. Une indéfectible envie de nous amuser aussi. Mais nous ne jouons pas assez ! Chacun est pris par ses activités et nous sommes éloignés les uns des autres géographiquement, alors ça ne rend pas les choses faciles. Néanmoins nous envisageons l'enregistrement d'un CD au studio de Musiseine. Sans doute pas avant la rentrée prochaine. Les morceaux sont en cours d'écriture ou de rodages.

Je joue avec Dominique Fonfrède chanteuse-comédienne, qui a passé 10 ans avec le trio Pieds-de-Poules que j'aimais bien. Nous avons créé un spectacle de poésie/impro sur le thème de la difficulté de dire, intitulé "Le Cri de la Carpe". Ce spectacle tourne depuis 2001 dans les médiathèques, cafés littéraires,festivals, centres culturels... J'aimerais beaucoup participé aux " Langagières", mais j'oublie toujours d'être à l'heure dans ma proposition...

Je compose un environnement sonore pour l'exposition du peintre Thomas Chevalier en mars, au CAMAC de Marnay-sur-Seine près de nogent (Centre d'Art Contemporain et lieu idéal pour toute sorte de diffusion artistique, que je recommande à tous).

Propos reccueillis par Jean Delestrade

(*) Marnaise de fait, car le département de la Marne et Christine Schell en particulier, ont rendu la chose possible ! Pas de projet sans son énergie, ainsi que celles de la DRAC et de l'ORCCA.