Reims Jazz Festival #14

Depuis sa création en 1994 par le Jazz Club de Champagne, préfiguration de l’association [djaz]51, jusqu’à sa quatorzième édition qui vient de s’achever, le Reims Jazz Festival s’est affirmé comme un rendez-vous incontournable de la saison culturelle rémoise et, plus largement, champardennaise.

Comme l’affirme son directeur artistique "la création d’un festival est l’affaire d’une délicate alchimie". Chaque année, par une politique de partenariat, le festival investit différents lieux. Le Centre Culturel Saint-Exupéry, la Cartonnerie, le Conservatoire à Rayonnement Régional, La Comète Scène Nationale de Châlons en Champagne et le Domaine Pommery apportent à l’événement leurs atmosphères sonores, pour partie leurs publics, et obligent de ce fait à une programmation presque sur-mesure.

Cette manifestation s’est fixée comme ligne directrice de faire découvrir à un large public les formes actuelles et innovantes du jazz et des musiques improvisées, en mettant l’accent sur celles issues des scènes françaises et européennes. Une voie ambitieuse qui expose la manifestation à des risques en termes de fréquentation et ne peut réussir à concilier l’exigence de remplissage et ses critères artistiques que par un équilibre subtil entre premières parties dites de "découvertes" et artistes reconnus.

Ainsi, la chanteuse américaine Stacey Kent est précédée sur scène par le projet Innkvisito du finlandais MikKo Innanen, le pianiste anglais John Taylor, par l’explosif quartet de l’allemand John Schröder, l’italien Stefano Di Battista par la formation Triade, constituée de jeune musiciens français de premier plan.

Tout spectateur du festival ne peut que constater que chaque soir constitue une gageure : le public est surpris, quelquefois heurté, bousculé par quelque chose d’exigeant, peut-être difficile qu’il ne connaît souvent pas. Malgré cela, la curiosité envers un univers original l’emporte la plupart du temps, au point de voir se constituer certains groupes d’amateurs qui se déplacent essentiellement pour découvrir les premières parties, venues des quatre coins de l’Europe, qui définitivement se trouve au cœur de l’événement.

Depuis plusieurs années, le Reims Jazz Festival s’est inscrit dans différents réseaux de diffuseurs européens, par le biais de l’AFIJMA, Association des Festivals Innovants en Jazz et Musiques Actuelles, dont il est membre. Parmi ses objectifs, l'AFIJMA oeuvre à la valorisation du jazz français et européen, et travaille au développement d'échanges internationaux. C’est ainsi que se produisent des échanges privilégiés avec les scènes scandinave, néerlandaise, allemande, italienne ou hongroise, qui permettent à des artistes d’étendre leur aire de diffusion pour rencontrer des publics nouveaux et exposer leurs créations, qui ignorent les frontières mais s’en nourrissent.

Alexandre Pierrepont, ethnologue et critique de jazz, a ouvert cette dernière édition du festival par une conférence ayant pour thème "l’Europe et le jazz", nous rappelant que si la naissance d’une forme de jazz spécifiquement européenne est intervenu durant l’entre-deux guerre avec le Quintet du Club de France, du violoniste Stéphane Grappelli et du guitariste Django Reinhardt, il a fallu attendre les années soixante et l’avant-garde du free jazz pour la voir se développer. L’improvisation libre a permis en cela l’expression complète de ce qui fait la personnalité de l’artiste, de ses fondements, en faisant disparaître les barrières culturelles.
Depuis lors chaque pays européen a vu croître une scène musicale qui hérite de ce courant que l’on a appelé jazz mais qui, en quelque sorte, n’a plus honte de son accent, se sert de ses propres traditions pour créer de nouvelles formes.

Le guitariste Hasse Poulsen, danois vivant à Paris en est la plus parfaite illustration. Le concert en solo, en partie improvisé, qu’il a donné après cette conférence met en évidence sa singularité. On pourrait en dire de même du percussionniste norvégien Terje Isungset, spécialiste des traditions ethniques scandinaves et improvisateur étonnant, qui s’est également produit lors de cette dernière édition.

Pour conclure, on peut affirmer que si les choix défendus par le Reims Jazz Festival ne sont en rien faciles ou évidents, la fréquentation en constante augmentation prouve qu’une démarche artistique ambitieuse n’est aucunement incompatible avec un certain succès public et de toute évidence une fidélisation incontestable des amateurs, qui peuvent également venir y écouter quelques légendes…

Pierre Villeret

www.djaz51.com