René Thomas

Pluie de cordes, guitare de nuit

Le guitariste René Thomas (1927-1975) de passage à Reims et dans la Marne, par Frédéric Chef.

Reims. Le boulevard Lundy, vitrine luxueuse des empires viticoles, lance ses marques renommées : Lanson, Krug, Roederer, Veuve Clicquot… Tapies derrière, les artères cossues aux immeubles de belles pierres exhibent avec morgue la réussite sociale de leurs propriétaires. Les trottoirs, pavés de bonnes intentions, luisent sous la pluie d’automne. Rue de Savoye, le 34, immeuble sans prétention, se souvient peut-être d’avoir accueilli un des plus grands guitariste de l’histoire oublieuse du jazz. Du jazz mondial. De la guitare en général. Dans les années 66, 67, 68, 69, les voisins attentifs ou agacés ont sans doute perçu les accords d’un guitariste fougueux qui suait sang et eau sur Bébelle et Crincrin, deux Gibson. Leur propriétaire, j’allais dire leur maître, René Thomas, se perdait à Reims, de temps à autres. Accueilli par son ami belge, Jean-Marie Hacquier, comme lui liégeois d’origine. Ce dernier venait d’arriver, comme cadre chez CISAPUM. Passionnée de jazz comme on ne l’est plus, il retrouvait son ami de toujours René Thomas, pour lequel, after hours, il se donnait la casquette de jazz producer. Il voulut seconder celui qu’il considérait, à juste titre, comme le plus grand. Il voulut donner un coup de patte à son ami et lui offrir quelques occasions de jouer devant le public champenois.

Mais reprenons l’histoire par le début...

Liège. 1927. Naissance de René Thomas le 25 février. Bambin, René joue de la batterie et se produit devant un public averti. Avec pour impresario son propre père. À la caresse des peaux, le jeune René préfère vite la pluie des cordes et taquine la guitare du jeune italien qui drague sa sœur à la maison. Il savoure les Broadway melodies qui enluminent les toiles blanches du quartier. Il est ainsi sensibilisé au swing et au jazz. À l’époque, Django Reinhardt domine largement le milieu et fascine le jeune René Thomas. Il entreprend de jouer d’oreille les solos du maître. Sous l’impulsion de ses amis liégeois. Il donne au début de la guerre ses premières notes à un public convaincu. René décide d’envoyer promener ses études qui ne l’amusent guère. Il tâtonne devant le public de sa bonne ville des bords de Meuse, s’inspire largement des de Django pour sa fougue et son phrasé. La rencontre, fugitive, avec le manouche aux doigt d’or a lieu. Django dédicace sa photo avec l’augure suivant : "Au futur Django belge" !

En 1947, il rencontre ses deux compatriotes Bobby Jaspar et Jacques Pelzer, saxophonistes et flûtistes qui croiseront souvent sa route. Les deux amis sont sidérés par l’aisance avec laquelle René Thomas retrouve des harmonies du jazz bop en train d’exploser sous la houlette de Charlie Parker. En 1948, René Thomas a la chance de jouer avec Django Reinhardt sur scène, aux côtés de Toots Thielemans notamment, qui avant d’être l’harmoniciste que l’on connaîtra, est un distingué guitariste. La scène liégeoise est rapidement trop étroite pour René et ces jeunes Rastignac du jazz. Jaspar, le premier, se jette à l’eau et file vers Paris. René Thomas est pris dans d’incessants va-et-vient entre Paris & Liège.
À cette époque, il doit honorer la fabrique familiale de sacs de toile de jute qu’il finira par plaquer, comme Brel lâchera l’usine de cartonnage de papa. En 1954, las de ces déplacements, René débarque à Paris. Il fait rapidement la connaissance des meilleurs jazzmen de la place (René Urtreger, Martial Solal Henri Renaud). Les ricains de passage et les deux Jimmy : Gourley et Raney, qui vont durablement l’influencer. René écoute jusqu’à s’user les oreilles ces deux guitaristes qui "sonnent modernes".

Il prend une grande claque. La guitare jazz ne sera plus comme avant. Raney et Gourley entraînent l’auditeur dans une frénésie articulatoire, dans des phrases d’un lyrisme jubilatoire qui laissent René pantois, pas jaloux, parce qu’il a de quoi aussi, le jeune Belge en exil. Au côté légèrement frisquet de la guitare américaine, René Thomas ajoute sa flamme, son grain de folie et puise dans ses richesses intérieures. Thomas impose un style inimitable, reconnaissable entre tous. Pour faire simple, chez René Thomas il y a beaucoup moins de note que chez les autres, et surtout moins de stéréotypes be bop. Thomas tient les notes, les prolonge les creuse et y ajoute des variations rythmiques, une pincée de Django dont se souviendront les guitaristes Philip Catherine – qui lui a dédié un thème – et George Benson.

Thomas est connu désormais, recherché. Il devient la coqueluche des clubs de de Saint-Germain, du Tabou et de ces petits endroits qui feront de Paris la capitale du jazz de cette décennie. Il commence aussi à enregistrer : quatre album 25 cm, en side man, mais ses interventions sont des petits bijoux. À cette époque, il commence à être remarqué par la critique, même si à son nom on préfère encore celui de Sacha Distel, autre guitariste de talent, qui lui fait un peu d’ombre.

La place faite au jazz diminue en Europe en 1956. Il est temps de penser à élargir son horizon. L’homme de Liège s’embarque pour le Nouveau Monde. Le bateau doit débarquer au Canada où quelques amis sont censés l’accueillir et l’introduire dans le milieu. Caprice du destin, suite à une avarie de machines, le navire accoste dans le port de New-York, quelque part aux pieds de Lady Liberty. Une escale est prévue pendant quatre jours. René Thomas ne gagnera Montréal qu’ensuite. Bobby Jaspar retrouve alors, sidéré, son ami qu’il venait de laisser de l’autre côté de l’Atlantique. Thomas entre dans la cour des grands, fortuitement, si l’on peut dire. Il côtoie alors les guitaristes Tal Farlow, Wes Montgomery, Jimmy Raney, et fréquente la pépinière de jeunes talents : Freddie Hubbard, Wayne Shorter… Il rencontre surtout Sonny Rollins qui a entendu parler de lui. Il l’inclut à son trio pour un engagement en 1957. Rollins dira l’année suivante : "je connais un guitariste belge que je préfère à tous les guitaristes américains que j’ai entendus". Rollins est particulièrement sensible au monde musical thomasien. René Thomas est quelqu’un qui a quelque chose à dire et qui le dit avec émotion et chaleur. Le guitariste collectionnne les rencontres déterminantes : John Coltrane, Al Cohn, Zoot Sims.

Il est partout chez lui et on le respecte, quand on ne l’admire pas. En 1960, il travaille avec le saxophoniste de la côte ouest J.R. Montrose et va l’engager pour l’enregistrement, sur le continent américain, du disque Guitar Groove, une pépite. Thomas y joue sur la même guitare que Charlie Christian, père des guitaristes modernes. Il s’agit d’une Gibson sans pan coupé, une guitare que René Thomas conservera toujours. Mais il connaît le mal des racines et songe à rentrer au pays. Il retrouve l’Europe et connaît un triomphe sur les scènes de Comblain-la-Tour en 1962 et 63 – festival belge fulgurant qui n’aura jamaiis son pareil dans le monde.

Il monte avec Bobby Jaspar un orchestre dont le batteur est Daniel Humair et qui se produit au Ronnie Scott’s Club de Londres, d’ordinaire très fermé et réservé aux formations anglo-saxonnes. Le Thomas-Jaspar Quintet se produit ensuite en Italie (1962) et laisse quelques superbes enregistrements sur le label RCA.Thomas devient compositeur, lui qui ne sait pas lire la musique, de "I remember Sonny" ou du "Theme for Freddie" qui devient son tube. La comête Thomas croise alors le météorite Chet Baker qui connnaît son heure de gloire italienne. Chet et Thomas déposent au pied de l’Éternel trois superbes albums dont le fameux "Chet is back", une musique belle à pleurer. John Lewis l’engage alors pour une musique de film et dira de lui qu’il est l’un des meilleurs guitaristes solistes qu’il ait jamais entendu.

Tandis que Jaspar retourne aux Etats-Unis, Thomas fait le choix de rester sur le vieux continent. C’est un personnage lunaire caché derrière de grosses lunettes, imprévisible aussi. Il retrouve les clubs liégeois où la crème est un peu retombée. Il joue avec Barney Wilen, Jacques Pelzer ou Chet Baker, dans des endroits tels que le "Jazz Inn", bruyants, où, sur fonds de tintements de verre et de fracas de conversation, ils distillent la plus belle des musiques, tandis que les gens du pays, peu conscients du prestige international du Liégeois, ponctuent ses soli de "René ! René !" admiratifs et familiers.

En 1966, il est cité dans Down Beat, le magazine étalon américain, comme le meilleur guitariste méritant une plus large reconnaissance. Formule qui résume, au delà de tout, René Thomas. Puis, les années « pop » frappent Thomas de plein fouet, comme beaucoup d’autres. C’est dans ces "années Beatles" que se situe notre épisode rémois et marnais. Jean-Marie Hacquier arrive donc à Reims et reprend du service dans le jazz. Il participe à "Demain Magazine", supplément du journal "L’union" pour lequel il tiendra une chronique jazz dans laquelle il pose des questions directes et dérangeantes aux rémois : "Aimez-vous le jazz ? Connaissez-vous Louis Armstrong, Charlie Parker, John Coltrane ? S’il y avait des concerts de jazz à Reims, vous y rendriez-vous ?" Il est vrai qu’à cette époque, les rémois n’ont que fort peu l’occasion d’entendre du jazz dans leur ville, n’étant le passage éclair de Claude Luter au bal "La Cerisaie". Les gens sont enthousiastes et plébiscitent l’idée de créer un jazz club. Le "Jelly Roll Jazz Club" est lancé. Son premier concert a lieu à "L’Ermitage" de Cernay, qui deviendra plus tard "La Bergerie", haut lieu des nocturnales estudiantines bécébégées. Rien à voir avec le jazz. Les époux Choupay y reçoivent le quartette de Robert Jeanne, saxophoniste et ami de René Thomas. 250 spectateurs enthousiastes se pressent dans cette petite salle. Pendant ce temps, le liégeois gratte les cordes pour lui seul à la maison. On commence à l’oublier. Robert Jeanne retrouve sa piste et propose à Jean-Marie Hacquier de l’engager, lui qui a fait trembler les salles américaines, marqués les festivals et impressionné les grands jazzmen. Il joue alors en quintet, avec son vieux complice Robert Jeanne au saxophone, Léo Flechet au piano, Lean Lerusse à la basse et Félix Simtaine à la batterie.Thomas prend deux part d’un cachet divisé en six. Impresario consciencieux, Hacquier envoie des papiers à Jazz Hot et Jazz Magazine à Paris, aux titres racoleurs : "Le retour de René Thomas, René Thomas ressuscité triomphe à…"

Gràce à Jean-Marie Hacquier, René Thomas se produit ainsi à Châlons-sur-Marne et peut-être à Épernay. Interrogé cette année, Micheline Pelzer, la drummeuse et fille de Jacques se souvient avoir joué aux côtés du guitariste : On partait toujours en retard de Liège. René conduisait. Et comme il était stressé, il buvait du cognac au goulot. J’étais jeune et je n’avais pas l’habitude de boire. Il me passait la bouteille pour que je lui tienne compagnie. Il roulait comme un dingue. Nous avons joué à Châlons, Épernay, Reims, mais je ne me souviens pas trop où. À Châlons, dans ces années-là, il doit honorer un contrat à l’occasion du traditionnel et mondain "Bal des gad’z’arts". René Thomas doit jouer en quintet avec son ami Robert Jeanne, Une "attraction jazz" plutôt qu’un concert : il refuse de mettre le pied sur scène. Il est accompagné d’une charmante jeune femme... Toujours est-il que René ce soir-là, préfère se priver de son cachet. Robert Jeanne resserre la formation autour d’un quartet. Thomas, il faut dire, n’est pas l’homme des compromissions.

De son côté, Jean-Marie Hacquier, jazzfan éclairé, est invité à participer aux activités de la Maison de la Culture André Malraux, en formation au Grand Théâtre de Reims. Il y constitue la première discothèque de jazz, avec 200 références. Il présente également le vendredi des "Midi Culture". René Thomas est alors convié à discuter avec des auditeurs à l’occasion d’une de ces fameuses tournées en Champagne. Jean-Marie Hacquier y conférencie, comme on le fait à l’époque, sérieusement, sur le thème suivant : "La guitare jazz de Charlie Christian à René Thomas".

René Thomas poursuit sa course et enregistre en 1968, à une époque où tout le monde se fout pas mal du jazz, aux côtés d’Eddy Louiss et du vétéran be bop Kenny Clarke, un magnifique opus, loin, encore une fois, des poncifs et des redites de la guitare. En 1971, ils enregistrent un double album, dont Stan Getz est le leader. Sur scène, René lui vole souvent la vedette avec des soli fulgurants. Le patron se fâche et vire le groupe. René Thomas joue et rejoue alors avec Jacques Pelzer, dans une formation intitulée TPL (Thomas Pelzer Limited) et connaît de grandes heures.

Début 75, alors qu’il joue en Espagne à Santander, son cœur le lache. René Thomas brise ses cordes. La misère dans laquelle il vivait ne permet pas à sa femme de rapatrier son corps à Liège. Jean-Marie Hacquier, qui tient désormais le club "Jazzland" à Liège, et quelques amis organisent alors des benefit concerts, dont celui, mémorable, du 14 janvier, dans la ville natale de René. Le plateau réunit Jimmy Gourley, Boulou Ferré, J.-R. Monterose, Kenny Clarke, Aldo Romano, Art Taylor, Raymond Guérin et beaucoup d’autres. Liège pleure, avec une presse aux accents vibrants, et s’aperçoit un peu tard du gâchis. René était de ceux qui donnèrent tout au deep blues, à la féérie de la musique de jazz, à l’amitié, à Charlie Parker, à Django…

Rue de Savoye, un soir de déprime à Reims, vous longerez les murs sales. Tout à coup : chut, vous verrez glisser sur les trottoirs aux pavés disjoints une ombre. Un homme au pas lourd marchant avec une forme allongée à sa main droite. Comme une arme désespérée et enrayée face à la laideur du monde. Peu importe. Dans sa housse : la musique qui rend les gens heureux et adoucit les âmes. Alors vous aurez croisé le fantôme de René Thomas, légende du jazz. Laissez-vous ensorceler : la musique, c’est comme le talent, ça ne fait de mal à personne.

Frédéric Chef

(Etranges Pays de Marne, Éditions du coq à l’âne, 2001)

Le site incontournable à propos de René Thomas : http://thomasia.free.fr/


René Thomas was a top player and good friend who has been wastly underrrated bay the jazz community. I’m glad I had a chance to know him and to play together.

Sonny Rollins