Reims Jazz Festival 2003,

Le cap "horn".

Retour sur quelques uns des concerts de la dixième édition Reims Jazz Festival, une édition qui a confirmé le statut d'évènement majeur sur la scène régionale et nationale.

Kroyt

Ils se sont tous rencontrés les bancs de la classe de jazz du Conservatoire de Musique de Trondheim en Norvège, sur lesquels certains d’entre eux ont croisé Hakon Kornstad (le formidable saxophoniste en concert à Reims il y a quelques mois pour un concert mémorable) ou les membres d’Atomic qui participent également aux rencontres Nord-Sud qui se déroulent au Centre Culturel Saint Exupéry.

Les musiciens de Kroyt ont confirmé les spécificités connues de la scène scandinave : une maîtrise technique sans faille de leurs instruments et un goût très prononcé pour les expérimentations sonores. Autour de la voix envoûtante de Kristin Asbjornsen, les boucles et les échantillonnages construisent un univers qui fait écho à un mouvement que l’on sent poindre aux recoins de certains concerts : les techniques et les sonorités liées à la scène électro abolissent certaines frontières entre le jazz et le rock pour tendre vers une musique tout simplement inventive.

Close Erase

La scène norvégienne compte depuis plusieurs décennies quelques uns des musiciens les plus progressistes : proximité du cercle polaire, mais pas froid aux yeux...

Le trio Close Erase est l’exemple d’une nouvelle génération : enfants spirituels des “grands frères” Nils Petter Molvaer ou Bugge Wesseltoft et d’une approche électro du jazz, ils cultivent également un lien avec le passé.

L’engagement et l’énergie dont ils font preuve laissent supposer qu’ils ont été biberonnés aux musiques d’expérimentation, notamment le free : ils filent “straight” sans aucune peur ni crainte de la prochaine note, inventant avec des sons d’hier (vieux synthés analogiques des années 70) la musique de demain.

Atomic Quintet

La scène jazz norvégienne est connue pour ses expérimentations en direction de l’électro. Pourtant Atomic qui en est un des groupes phares, cultive un goût prononcé pour le versant acoustique de cette musique.

Dès les premières mesures du concert, ce quintet de jeunes musiciens dégage une énergie peu commune, un incroyable groove et surtout laisse transparaître une identité forte : une section rythmique puissante, des cuivres aux chorus tranchants… Les inspirations transpirent au travers des thèmes : Archie Shepp, LE quintet de Miles Davis dans sa version « Miles Smile » ou « Sorcerer », Wayne Shorter surtout.

Céation Collignon / Libolt

Le mystère était resté complet autour de la création, seuls quelques indices avaient transpirés : trois intervenants (le musiciens Médéric Collignon, le comédien Alain Libolt et un texte d’un écrivain en résidence à la Comédie de Reims, Fabrice Melquiot), et un titre « J’ai décidé d’être Superman, mais c’était déjà pris ».

A genoux sur scène, Médéric Collignon et Alain Cibolt sont penchés au dessus d’une malle aux mots laissée là par Fabrice Melquiot. Texte labyrinthique et images d’un parcours improbable au travers de Sarajevo, Modène, Budapest, Palerme élaborent un échafaudage de rébus sonores. Qui croire ? quelle main saisir pour ce voyage ?

Les articulations entre les sons et les mots établissent des correspondances surprenantes, le sens du texte se perd traduit par la naïveté inventive de Médéric Collignon. Tout comme les significations disparaissent, les instruments s’oublient.

Laurent de Wilde « Stories »

Peut-être est-il possible d’établir un parallèle entre la mouvance électro qui parcourt le jazz depuis les années 80, et celle jazz-rock dans laquelle s’inscrivent des musiciens comme Miles Davis, Weather Report ou Herbie Hanckok : les avis sont partagés, certains défendant la nécessité d’initier un nouveau souffle et d’autres criant à l’effet de style trompeur. Laurent de Wilde s’est (sait s’) entouré(r) de jeunes musiciens, mais on ne pourra pas l’accuser pour autant de jeunisme ou de cet « effet de style » évoqué plus haut : dans ses projets précédents (Time 4 Change entre autres), l’intérêt du musicien pour les sonorités électro était flagrant. Il traduit et affirme définitivement avec « Stories» sa volonté d’explorer cet univers.

Résistances

Il y a des époques où la signification de certains mots prennent toute leur importance : le trio de Lionel Martin (saxophones), Benoît Keller (contrebasse) et Bruno Tocanne (batterie) s’appelle « Résistances » et en ses périodes de questionnement autour des problématiques liées à la culture, ce nom sonne comme un cri de ralliement.

Ce trio fonctionne à merveille : c’est sûrement parce que dans l’espace d’improvisation chacun des musiciens respire la sincérité, le plaisir de partager avec le public, la joie de jouer.
« Résistances » est une bouffée de vibrations positives !

Paradigm

Ce sextet est une rencontre entre les musiciens du collectif Alka de la région troyenne et de jeunes musiciens parisiens dans la mouvance du tout jeune label Chief Inspector.

Dans la trajectoire des compositions du saxophoniste Luis Vina, Paradigm rappelle les combos de cuivres (saxophone/trompette/trombone) des années 60, d’inspiration Booker Little et Andrew Hill. Pourtant le jeu de chacun d’eux est résolument tourné vers l’avenir, tout comme la destiné du groupe, nous l’espérons.

Le Break

Soirée de clôture résolument tournée vers les musiques nouvelles, avec Le Break (collectif parisien de DJ et de VJ). « Il n’y a que les poissons morts qui suivent le courant » dixit un de ces musiciens : le ton est donné. Avec comme invité le saxophoniste italien Stefano Di Battista, la confrontation entre les deux univers s’est révélée plus que concluante, mais fallait-il seulement en douter. On retrouve avec ces jeunes DJs une fougue qui donnent aux musiques improvisées un second souffle, apportant ce « je-ne-sais-quoi » de révolté et d’inexorable qui a fait avancer le jazz à chacune de ses époques charnières.

Jean Delestrade

www.djaz51.com