Gavin Bryars

Jesus’ blood never failed me yet

Si Gavin Bryars est une figure importante de la musique contemporaine que l’on classe volontiers dans sa discothèque aux cotés de Steve Reich et de Philip Glass, il a démarré sa carrière en tant que contrebassiste de jazz avec Derek Bailey et Tony Oxley. Il ne pratique plus cette musique depuis longtemps, mais continue d’écrire pour des jazzmen comme Charlie Haden ou Bill Frisell et voue une admiration sans borne à Carla Bley.

En 1971, il travaille comme preneur de son sur un film d’Alan Power ayant pour thème les sans-abris d’un quartier londonien. En parcourant les rushs, il remarque un vieil homme plein de dignité qui chante A capella un air religieux « jesus’ blood never failed me yet ». Il récupère les bandes et s’amuse chez lui à jouer du piano par-dessus. L’idée de la pièce qui fera sa renommée naît alors dans son esprit. Il découpe un extrait de 26 secondes et le colle en boucle. Le principe de la pièce est guidé par le Pop-Art. A la manière d’Andy Warhol qui à partir de 1963, reproduit en sérigraphie la même photo en plusieurs exemplaires qu’il colorie de manière différente (Marilyn Monroe, des boites de soupe, etc…), Bryars teinte les répétitions du chant du grand-père avec de multiples nuances d’accompagnements instrumentaux (c’est plus de 60 musiciens qui participent à cette présente version). L’œuvre se positionne ainsi musicalement parmi les courants répétitif et – dans une moindre mesure - minimaliste de la musique contemporaine (Bryars juge son écriture un peu trop fournie pour s’inscrire réellement dans cette dernière esthétique).

Le résultat en est une œuvre profondément atypique et attachante. On est d’abord saisi par cette voix chevrotante - mais juste - qui lance avec foi des paroles en apparente contradiction avec la situation que le vieil homme doit endurer chaque jour :

Jesus’ blood never failed me yet
Never failed me yet
Jesus’ blood never failed me yet
There’s one thing I know
For he loves me so…

Et peu à peu, à petits pas, les instruments font leur entrée sur cette boucle de 12 mesures en 3 temps, comme s’ils voulaient se faire le plus discrets possible pour ne pas effrayer le chanteur, ne pas faire éclater la fragile bulle de magie. Comme c’est souvent le cas à l’écoute de musique répétitive, une sorte d’hypnose sonore se met en place. On décroche quelques fois et l’instant d’après, quand l’oreille a retrouvé toute son acuité, on s’aperçoit que l’air de rien, tout a changé. C’est sur cet aspect que Gavin Bryars impressionne le plus : il orchestre et réorchestre prés de 150 fois le même motif en ce répétant, somme toute, assez peu et sans ennuyer l’auditeur !

Sur le dernier quart de la pièce, Tom Waits rejoint le vieil homme, aussi à l’aise que s’il était son compagnon de beuverie depuis toujours. Fan de « jesus’ blood never failed me yet » dés la première version parue en 1975, Waits se glisse avec naturel dans l’univers de Bryars sans jamais tenter de prendre l’ascendant sur la mélopée du sans-abri. Comme le reste de l’orchestre, il est là pour magnifier le lead vocal.

Gavin Bryars a réalisé plusieurs versions de durées radicalement différentes de « Jesus’ blood never failed me yet ». Souvent ce sont les possibilités des technologies disponibles à l’époque qui dictent la longueur (une face de 33t - CD - Bande magnétique 16mm) et dans d’autre cas une commande particulière. Ainsi du premier enregistrement sur le label de Brian Eno à la version dont il est question ici, on peut trouver des durées extrêmes de 59 secondes et de 74 minutes en passant par 25, 40 ou 60 minutes.

Pour ceux qui voudraient aller plus avant dans l’œuvre de Gavin Bryars, il existe un double CD chez Philips « a portrait » sorti à l’occasion de son 60ème anniversaire qui compile ses pièces les plus marquantes de ces vingt dernières années (dont le presque aussi célèbre « the sinking of the titanic »).

Guillaume Grenard

Jesus’ blood never failed me yet (Point Music, 1993)

64 musiciens + Tom Waits voix

www.gavinbryars.com

www.myspace.com/gavinbryarsmusic