Nancy Jazz Pulsations

14 octobre 2003 : John Zorn Electric Masada
+ Humair/Portal/Sclavis/Texier...

La route est longue de Reims à Nancy. C’est pourquoi la première de nos préoccupations a été de trouver une table accueillante pour nous rassasier. Près de deux heures de voiture avaient en effet fini d’entamer les réserves patiemment constituées durant le goûter.

Rodolphe nous indique donc un endroit de sa connaissance, dans lequel il avait pu se délecter d’un saucisson de Lyon en croûte quelques jours auparavant (pour sa venue à ce même festival, au concert du Matthew Herbert big band). Par manque de temps nous nous rabattons sur un autre débitant en bonheur gustatif…Une araignée saignante-profitrole et une bouteille de Buzet plus tard, nous sommes heureux mais en retard. Nous hâtons le pas sur la Place Stanislas, et quelques minutes nous suffisent pour rejoindre le Parc de la Pépinière qui accueille le chapiteau de 1200 places. Nous voici donc arrivé au Nancy Jazz Pulsations, trentième du nom.

Je ne saurais vous cacher plus longtemps la raison de ce long déplacement : mon trépignement vous aurez permis, à un moment ou un autre, de deviner l’impatience qui m’a gagné depuis plusieurs jours : John Zorn Electric Masada ! Trépignements ou pas, le quartet qui est proposé en première partie relève du domaine de l’historique, et à coup sûr occupe une bonne place au panthéon des gloires nationales tant les musiciens qui le composent ont marqué et marquent encore le paysage jazzistique français de leurs empreintes : Portal, Sclavis, Texier et Humair.

Pour tout vous dire, mon approche de leur musique a été très pénible. Mais ne vous y trompez pas, il ne s’agit pas directement de la qualité de la prestation proposée ou du talent des solistes. Mais tout simplement parce qu’à l’entrée de la salle de concert, 200 personnes (au bas mot) me séparait physiquement hypothétique angle de vue qui m’aurait permis d’apercevoir un peu plus que la tête de basse…La lutte fut donc rude pour s’approprier « un droit au concert ». Mais peu importe, les oreilles fonctionnaient toujours : les quatre musiciens se connaissent sur le bout des doigts, et leur association n’en est que meilleur. Le concert est très agréable, mais sans leur manquer de respect, ils ne sont pas l’objet de tous les désirs du public qui a de plus en plus de mal à contenir son impatience. Je ne suis plus seul…

Le rideau de scène se ferme pour le changement de plateau. Durant ces 15 minutes, il est encore question de trépignement. Je suis agréablement surpris du public : en effet, la moyenne d’âge est rajeunie par de nombreux jeunes gens que l’on croise d’habitude aux concerts de LKJ. A vrai dire, les discussions autour de moi tourne autour du label Tzadik et de Naked City plutôt que sur Masada ou même Zorn. Le saxophoniste semble être une énigme pour beaucoup de monde (moi le premier), et le voir en chair et en os apportera peut-être une clé pour décrypter une partie du mystère Zorn.

D’entrée en matière, il n’y en aura pas. L’Electric Masada débute pied au plancher, à fond, tant pis pour les voyageurs en retard. Marc Ribot, le jeune Trevor Dunn, Kenny Wollesen, Cyro Baptista, Jamie Saft sont en arc de cercle autour de John Zorn. Ce dernier dirige les cinq musiciens d’une poigne de fer, et ils obéissent (au propre comme au figuré) au doigt et à l’œil. Zorn, assis sur un tabouret désigne du doigt celui qui doit jouer, fait taire, informe le musicien sur l’intensité qu’il doit mettre dans son jeu. Le mécanisme est parfait tant les musiciens répondent à la demi-seconde. La musique de Zorn est exigeante pour le public, mais Masada en live met également en valeur l’engagement nécessaire des solistes dans le projet.

Il serait dommage de tirer du lot un musicien plus qu’un autre. Moi-même j’étais venu voir le saxophoniste John Zorn, et il devient secondaire, s’effaçant devant l’invraisemblable machine Electric Masada. Oublié également l‘héritage de la musique juive et de son re-travail par Zorn : malgré des citations et des thèmes fortement marqués, la machine est lancée à une telle vitesse que le passager que je suis se contente simplement de rester à bord sans prêter attention au paysage qui défile. Je suis tout de même curieux du comportement de Kenny Wollesen que je cherchais à voir depuis un bout de temps, après l’avoir trouvé formidable sur un album du Drew Gress Jagged Sky (Hey Day en compagnie de Dave Binney et Ben Monder).

Je me retourne et regarde le public. Je ne saurais vous dire combien il y en avait. Peut-être une quinzaine dans mon champ de vision, sûrement une centaine dans tout le public : des bouches grandes ouvertes, des mâchoires tombantes…

John Zorn se fait rare. Il ne fallait pas manquer l’occasion.

Jean Delestrade

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