Jazz in Marciac 2005

Le batteur Dominique Tassot était à Marciac cet été. Voilà son récit.

Pourquoi flâner sur les festivals quand on voudrait, en tant que musicien, plutôt avoir la chance d’y être programmé ? Un "off" de soulagement serait déjà une belle récompense ! Alors, maso le garçon ? Que nenni ! Passionné, certes, admiratif aussi et surtout pas aveugle dans la mesure ou tout musicien connaît la ritournelle en terme d’aléatoire de carrière... Marciac, cet été 2005, fut l’occasion de recentrer la question.

Le 9 août : on attaque fort avec la première partie : Ravi Coltrane – Luis Perdono – Drew Gress - E.J. Strickland. C’est d’emblée un grand moment et l’on comprend pourquoi l’on est si petit ; Le nom de Coltrane doit être lourd à porter mais Ravi n’a pas à s’en soucier. De très haut, le père peut être fier de ce fiston-là sachant distiller chaleur et énergie par un discours de grande classe au sax (soprano notamment) servit par un trio rythmique de très grande envergure. Ravi à conquis le public par sa musique. L’hommage fut émouvant.

Seconde partie : là, on est carrément dans le rouge : John Zorn – Dave Douglas – Greg Cohen – Joey Baron. Le cortex s’affole, les neurones s’entrechoquent jusqu’à sembler jouer du clavecin alors qu’on ne rêve pas. L’état vibratoire est à son comble. Pas la peine de chercher le St Graal, John Zorn vous montre le chemin et vous comprenez en un instant pourquoi en tant que musicien, vous n’existez plus. Une déflagration irradie la salle comble (environ 6000 personnes). Les gens sont scotchés, les voix scandent à tout va chaque envolée mythique du groupe, produisant une musique follement originale dont l’alternance des thèmes, tantôt en ostinato où en interaction rythmique, permettent aux musiciens de jouer les facétieux, avec un brio semblant appartenir à un autre monde… A la manière d’un peintre, ceux-là colorent leur toile avec la science du mouvement et sortent de leur instrument des effets sonores déroutants dont l’imbrication finit par produire un tout cohérent. C’est très fort. Le travail d’ensemble est prodigieux ! Marciac est plutôt classique mais la magie de ce soir là a dépassé tous les clichés en vigueur, ce qui tend à prouver que lorsqu’une musique vous transporte, qu’importe son étiquette ; les gens en redemandent, ils sont servis à souhaits par quatre rappels dont un avec Ravi Coltrane invité par John Zorn et qui a constitué un moment de grande émotion.

Le 10août, grosse soirée en perspective : Paris jazz band, Magic Malik et Michel Portal... Rien que ça ! Toujours assoiffé, le musicien que je croyais être, pourtant déjà fortement imbibé de la déferlante de la veille, sans compter les journées passées auprès d’autres artistes invités au festival Off (André Villeger – Patrick Villanueva entre autres...) et d’autres groupes copieusement rôdés, en redemande à la lecture de l’affiche proposée. Mais il était dit que ce 10 août ne serait pas un jour bénit. Le gros orage qui s’est abattu sur le village vers 17 h et la pluie discontinue jusqu’à l’ouverture (enfin) du chapiteau, auront laissé des traces. C’est avec une heure de retard que le premier concert commence. Agglutinés devant les portes et las de patienter dans cette atmosphère humide, les gens attendent la libération qui se matérialise par l’ouverture des portes avec effet bouchon explosif tout en évitant la boue environnante : le chapiteau est érigé sur un terrain de rugby, le sol gorgé d’eau ne peut tout absorber en un temps record. Les gens, assis sur des sièges humides ont les pieds baignant dans des marres d’eau impossibles à évacuer. C’est un peu la grogne générale, mais qu’y faire malgré le travail de fourmis accompli par le personnel de service pour endiguer cela. A coup sûr, cet élément particulier aura eu une influence sur la soirée même si les personnes, tenaces dans l’adversité auront tenté de communiquer leur ferveur aux musiciens. Le Paris Jazz Band fera estomper un peu cela. Belle, très belle machinerie collective d’une vingtaine de musiciens (Stéphane Huchard – Nicolas Folmer – Stéphane Guillaume – Didier Corneloup... mille excuses pour les autre!). Excellent moment qui invite au retour dans un environnement plus sec.

La partie suivante verra Magic Malik tenter de captiver les foules grâce à une musique envoûtante dont les mises en place rythmiques peu évidentes permettront à Sarah Murcia (contrebasse) de mettre en valeur un grand talent non sans un certain charme...

Après 3h de spectacle, entrecoupé de pause pour changement de plateau, Michel Portal se présente enfin sur scène. A ce moment, il s’agit sans doute d’un contexte délicat car le public est à saturation sur fond d’inconfort ambiant... L’expérience est du côté de Michel Portal et l’on sait que cela reste toujours un moment fabuleux mais ce soir là les musiciens semblent avoir des difficultés à se trouver malgré leur excellence : Bojan Z – Bruno Chevillon – Eric Echampard – Louis Sclavis. On commence à repenser son périple de musicien…

Sachant qu’il serait peut-être hasardeux de voir désormais en France l’un des plus grands monstres sacrés du jazz je voulais donc voir Wayne Shorter. Ce fut le 13 juillet, jour de clôture. Pour patienter, un trio de légende formé par Randy Weston, Alex Blake et Neil Clarke ont tenté de mettre la salle en haleine. Musique exigeante, interactive, dans laquelle Alex Blake (contrebasse) virtuose et inventif prend une part importante. Je reste néanmoins un peu sur ma faim compte tenu de la résonance de ces musiciens dont j’apprécie le jeu.

Enfin le moment attendu voit l’entrée en scène de Wayne Shorter accompagné de Damlo Perez, John Pattituci et Brian Blade. C’est dans un style très ouvert, jouant sur les valeurs longues que Wayhne présente ses recherches musicales. Le public est surpris, dérouté mais souvent admiratif. Je reste dubitatif quant aux effets produits (c’est bien connu il faut pourtant laisser "l’effet se faire") mais j’apprécie le travail collectif de grand niveau du quartet ainsi que l’écriture des thèmes. Voir ces musiciens là, constitue toujours une leçon pour celui qui, comme moi, cherche à décoder la dimension collective, reflétant le travail de groupe, au-delà même des aspects de technique individuelle pure, domaine dans lequel ceux-là n’ont rien à prouver tant elle fait partie intégrante d’un discours toujours au service de la musique. Dans cette perspective, John Zorn fut le point d’orgue incontournable pour tout musicien désireux d’ouvrir son répertoire afin de quitter des routines parfois trop confortables. C’est décidé, je continue… mais il y a du boulot !!

Dominique Tassot

www.jazzinmarciac.com