Alain Julien

Persistance rétinienne.

« Il n’y a pas une seule image. Il n’y a pas un seul mot superbe, à l’exception peut-être de témoin, qui ne soit pas une abstraction. » Ne voyez pas dans cette sentence de Jorge Luis Borges une quelconque pompeuse entrée en matière ni même un effet de citation. Mais il est des phrases comme celles-ci qui demeurent gravées pour longtemps, puisque seules les années et les détours de l’existence semblent pouvoir lui donner sa portée exacte.
Alors j’observe et je patiente ; je guette aussi.

Alain Julien aurait pu m’exposer son approche théorique et technique de la photo de photo journalisme, son métier. M’exposer sa démarche et les mécanismes qu’il met en jeu pour donner sens à l’image photographiée. Mais la manière dont il capte le jazz n’engage pas cette même volonté. Il n’est plus question de saisir un instant pour le faire parler, plutôt se laisser porter par une énergie et laisser dérouler la pellicule. Moins de contraintes, plus de libertés peut-être.

« J’ai pris mes premiers clichés de jazz au Croque-Notes, l’ancien club de Reims. Un lieu petit, j’étais proche des musiciens ». Alain Julien n’y est pas venu par une passion particulière pour le jazz, mais de spectateur comme les autres, il est devenu témoin privilégié. De ces années, il se souvient du premier photographié, Philippe Botta et de Claudio de Queiroz, un saxophoniste-colosse brésilien. Les liens se créent dans le club soirs après soirs, Alain Julien vient souvent. Mais jamais il n’a vraiment trop pris au sérieux ces instants, qui lui permettaient surtout d’expérimenter, de tenter des cadrages audacieux.

« Comme les musiciens invités au Croque-Notes jouaient souvent pour la semaine, je revenais le lendemain ou le surlendemain pour leur montrer les clichés ». Et c’est pour lui un aspect très important : fixer l’éphémère qui pourrait être périssable pour l’esprit en un souvenir pour les yeux. Il est fier de ces instants durant lesquels, après les concerts, musiciens et passionnés se retrouvaient autour de ces photos pour les faire revivre, ou quand l’image devient déclencheur de convivialité. Etre témoin pour les autres.

Le Reims Jazz Festival débute, on lui demande de participer à l’aventure. Nouveau contexte : il n’est plus question de photographier les musiciens dans l’intimité d’un club, mais sur une scène beaucoup plus grande, une distance se crée. Soit. Nouvelle approche. Dans le prolongement de sa démarche en club, il veut faire avancer son travail : proposer le plus rapidement possible ses clichés au public. C’est cette fois pour que l’éphémère photographié rende impérissable le souvenir, que le spectateur imprime de nouveau les images. Il passe des nuits blanches à développer pour exposer lors du concert du lendemain.

La continuité va prendre forme par un pari plus que culotté, dans lequel Francis Le Bras (directeur du Reims Jazz Festival) le suit tout de suite : pour la première fois, un grand écran est installé à côté de la scène, et ses photos sont projetées quelques instants après avoir été prises. « Je crois beaucoup en la complémentarité de l'image en mouvement et de l’image fixe ». D’une première peur, celle de voir le public se focaliser sur les photos, l’expérience se révèle un succès aux yeux de tous.

Il photographie Paul Motian, Aldo Romano, Joe Lovano, Maria Joao… Il se souvient d’Abbey Lincoln, « une femme qui semblait si fatiguée et qui une fois sur scène était transfigurée ». Il lui doit une de ses plus belles photos, la plus émouvante peut-être. Abdullah Ibrahim aussi qui décida, devant 600 personnes, de jouer quasiment en acoustique, et de « (sa) peur de déclencher pour ne pas déranger ».

Mais une de ses expériences les plus marquantes est ces deux jours passés à la Buissonne, le studio près d’Avignon. Quelques mois auparavant, dans le cadre de la résidence de Vincent Courtois en Champagne-Ardenne, il suit pendant une semaine les répétitions et la représentation de la création « Petites Histoires Translucides » du violoncelliste avec des musiciens régionaux. Suit un enregistrement de cette même création sur lequel sont invités Louis Sclavis et Olivier Sens.

« J’ai vraiment eu le sentiment d’être un privilégié en assistant, dans l’intimité des musiciens, à la naissance de ce disque ». Pendant deux jours, il essaye de se rendre invisible, « d’être une petite souris » comme il aime le rappeler.

Vincent Courtois en parle :« Alain Julien fait partie de ces photographes-musiciens qui ne conçoivent pas leurs images sans harmonie, justesse et rythme. Il cueille les fruits de sa quête dans la vérité de l’intimité de chacun en devenant invisible, transparent. Il ne sait pas voler, mais se faire offrir. » Etre témoin…

Jean Delestrade