Jazznorway in a nutshell

Par notre envoyé spécial en Norvège, Gilles Gautier. De quoi l'envier...

On prendrait vite de mauvaises habitudes avec de pareils amis norvégiens… Je vous renvoie à l’épisode 2005 concernant l’organisation de cette expédition nordique qui, cette fois, a rassemblé un grand nombre de programmateurs européens du Portugal jusqu’à la Turquie en passant par la Macédoine, la Lithuanie, etc. Avec les organisateurs et quelques journalistes norvégiens nous étions une trentaine. Helge Skansen du Norwegian Concert Institute, Lars Mossefin du festival de Voss et Bo Grønningsæter accompagné de son assistante Nina Torske nous avaient concocté un résumé de jazz norvégien sur 4 journées de rêve du 11 au 14 mai 2006.

L’arrivée à l’aéroport de Bergen est amusante car visiblement chacun cherche à savoir qui des passagers de son vol fait partie de l’équipée. Nous sommes beaucoup à arriver en provenance d’Amsterdam (allemands, anglais…) et Bo nous attend à bras ouverts. Après avoir retrouvé mes camarades français membres de l’Afijma (c’est bien connu, les français ont tendance à se regrouper et ça fait bien rire les autres nationalités) je fais connaissance avec des hongrois et des allemands.

Nous nous retrouvons à peu près tous pour un repas au Kipper’s de l’USF (United Sardines Factory) à Bergen, un endroit très branché avec vue sur le fjord, puis en attendant le transfert vers Voss, Helge nous prend en charge pour une superbe ballade dans les rues de Bergen : le fameux marché aux poissons, l’ancien palais des rois de Norvège, le quartier Bryggen avec ses maisons de bois de toutes les couleurs. Nous prenons finalement le bus pour la petite ville de Voss réputée pour les sports d’hiver et les sports extrêmes, la route serpente et s’enfonce très très souvent dans de longs tunnels atteignant parfois près de 2 kilomètres de long. Le soir nous avons assisté à un show case dans une belle petite salle installée façon cabaret en compagnie de Reserva Rudi la cuvée italienne que promeut Lars (outre son activité de programmateur du Vossa Jazz, il se trouve être négociant en vins…). Cette salle, le jazzclub Fraktgodsen, accueille une partie des concerts du Vossa qui s’est déroulé en avril et une programmation mensuelle. Pour cette soirée nous avions au menu le duo Susanna and the Magical Orchestra puis le trio In the Country déjà vu l’an passé. Susanna possède une belle voix chaude et une articulation qui fait penser à d’autres chanteuses norvégiennes telles Sidsel Endresen ou Kristin Asbjørnsen (Dadafon, Kroyt), le Magical Orchestra se résume à un jeune pianiste à savoir celui de In The Country, Morten Qvenild, dont le style et le phrasé sont déjà très reconnaissables. A n’en pas douter, il prendra une place intéressante sur la scène européenne de ces prochaines années. Le répertoire est cependant très pop intimiste et manque d’improvisations. En deuxième partie de soirée In the Country, avec un nouveau répertoire, ne réussit pas à convaincre car le contrebassiste Roger Arntzen se révèle assez faible et plombe un peu la dynamique du groupe. Il a fallu également compter avec un ingénieur du son trop présent et trop interventionniste. La musique du Susanna & the Magical Orchestra pouvait supporter d’être très produite, pas celle de ITC qu’un traitement plus acoustique aurait mis en valeur. Dommage pour cette première soirée musicale…

Le lendemain, vendredi 12, nous consacrons quelques minutes lors de notre petit déjeuner à l’écoute d’une chanteuse du répertoire traditionnel. Elle nous a interprété a capella et totalement en acoustique plusieurs chants du folklore norvégien. Pour certains d’entre eux, une part est laissée à l’improvisation en s’inspirant de l’environnement, du temps qu’il fait. Chant limpide, technique parfaite, paix-amour-liberté-fleurs, c’était parfait ! Le temps de nous remettre de nos belles émotions puis nous sautons dans le magic bus à destination de Balestrand et nous grimpons la montagne, au hasard des virages nous côtoyons la vallée noire avec son lac gelé quasiment toute l’année et au sommet, saupoudrés par quelques flocons, nous goûtons à l’aquavit locale en admirant le panorama. Les Norvégiens nous signalent que la neige leur semble peu épaisse pour cette période de l’année. Nous rejoignons le village de Vik après une longue descente et notre bus embarque sur un ferry pour la fin du frigorifique transfert vers Balestrand via le fjord.

Tout juste arrivés à Balestrand nous démarrons avec un concert à 13h : le Solveig Slettahjell Slow Motion Quintet (Solveig Slettahjell – voix, Morten Qvenild encore lui – piano, Sjur Miljeteig - trompette, Per Oddvar Johansen – batterie, Mats Eilertsen – basse) dans la grande salle Bygdahuset. Solveig possède une superbe voix mais l’ensemble paraît un peu daté , les impros sont peu nombreuses et pas terribles, à la batterie j’ai la surprise de voir le super Per Oddvar que nous avions accueillis avec son groupe expérimental Close Erase (étonnant de l’entendre jouer ce genre de répertoire). Plus tard en soirée, dans un des salons de l’hôtel, un duo intéressant avec le percussionniste Terje Isungset et le trompettiste et vocaliste Per Jørgensen. Terje ressemble à un véritable chaman : il semble habité lorsqu’il joue avec ses chimes de morceaux de bois, de petits ossements en guise de percussions et de nombreuses clochettes qu’il frappe avec ses pieds. En guise de baguettes, il utilise deux petits fagots de branchages liés par une ficelle. Le résultat est plutôt étonnant et dépaysant. Le chanteur a un timbre de voix très intéressant, un peu rauque et parfois très nasal. Le duo fonctionne plutôt bien. La fin de soirée se déroulera sur le balcon de l’hôtel Kvikne à discuter jusqu’à une heure avancée de la nuit avec nos amis festivaliers et clubs européens.

Le samedi 13 mai débute avec un concert dans l’extraordinaire église en bois du village, un duo avec Karl Seglem (saxophones et corne) / Håkon Høgemo (violon). Nous nous trouvons aux limites des musiques improvisées et du répertoire traditionnel (de la hardanger fiddle music, je ne sais pas comment le traduire, mais c’est une musique traditionnelle spécifique de cette région des fjords de Norvège). Ce que produit Karl avec la corne de bouc ou de mouton est très exactement la sonorité que des trompettistes comme Molvaer ou Henriksen tentent de reproduire. A l’extérieur, les nuages pèsent immensement lourd sur les montagnes et la musique s’accorde magnifiquement à l’atmosphère pluvieuse et empreinte de nostalgie.

En début d’après midi, Sidsel Endresen en solo dans le salon de l’hôtel ! Moment de pure magie et de grâce avec relativement peu de spectateurs. Cette grande dame du jazz nous fait cadeau de son talent et de sa gentillesse pendant une petite heure hors du monde : formidable !

A 19h dans le Bygdahuset, Bugge Wesseltoft nous a fait un grand show avec ses amis intitulé Jazzland Community : Bugge Wesseltoft - piano/électronique, Sidsel Endresen – voix, Eivind Aarset – guitar, Håkon Kornstad – saxophone, Wetle Holte – batterie, Marius Reksjø – basse, Pål Strangefruit Nyhus – platines. Les formations s’alternent sur scène, les musiciens se rejoignent, se séparent dans un ballet continu, certaines formules sonnent terriblement (surtout avec Eivind ou Håkon) d’autres sont plus molles. Le trio à retenir de ce concert reste batterie, basse, guitare : une machine de guerre avec une pulsion d’énergie très efficace.

Par curiosité, j’assiste à la dernière demi-heure du concert du Ola Kvernberg trio (le leader au violon, Steinar Raknes - contrebasse, Erik Nylander – batterie) dans une salle cabaret non loin de l’hôtel. Le répertoire du groupe est assez vieux style, ce jeune violoniste est une sorte de Stéphane Grappelli norvégien, l’ambiance est au « je suis le violoniste le plus rapide du monde »… c’est peut-être vrai d’ailleurs. Pour fans seulement…

Le lendemain c’est malheureusement déjà l’heure du départ, nous sommes embarqués sur un bateau qui, comme l’an passé, nous conduit au fond du fjord jusqu’à Flåm, nous longeons les cascades, les sommets enneigés sous un ciel un peu lourd donnant une atmosphère féerique à l’ensemble, si vous devez vous rendre en Norvège, ne manquez pas de faire un tour jusque là : c’est vraiment fabuleux. A l’arrivée, nous avons la surprise de voir l’énorme paquebot de plaisance, le Queen Mary II. La station de Flåm est saturée de touristes et c’est un véritable enfer pour prendre le train panoramique qui nous mènera à la station de Myrdal où nous aurons la correspondance pour Bergen. Cette année, il fait chaud et il ne neige pas à Myrdal car nous sommes passés de 0 à 865m d’altitude en quelques dizaines de minutes, c’est bel et bien la ligne de chemin de fer la plus pentue du monde, avec des vues incroyables ! De retour à Bergen, nous sommes immédiatement transférés en taxi pour l’aéroport et c’est la tête encore une fois pleine de souvenirs et les valises pleines de disques que s’effectue le retour sur Paris.

Gilles Gautier

www.bergenjazzforum.no