Mise en boîte à Bergen

35eme Nattjazz festival

A l’invitation du Vestnorsk jazzsenter (voir compte-rendu de l’an passé) je me suis rendu fin mai en Norvège à Bergen pour un show case en compagnie de quelques programmateurs européens et nord-américains. A mon arrivée le vendredi 25 mai, je profite de quelques heures de liberté pour une ballade dans les rues de Bergen afin de prendre la température de la ville. Entre l’hôtel situé à deux pas du fameux marché aux poissons et le complexe culturel USF où se déroulent les concerts je croise le non moins célèbre agent norvégien Kjell Kalleklev qui se rendait en centre-ville assister à un happening du trompettiste Arve Henriksen et du pianiste Ståle Storløkken. A la même période que le Nattjazz se déroule à Bergen le festival international et les deux musiciens jouaient dans la vitrine d’un magasin de vêtements. Le pianiste avait samplé les voix et les visages d’anonymes chantant chacun une note précise. Sur écran, les images étaient diffusées en même temps que le son grâce à un contrôleur midi. C’était un moment assez drôle d’improvisation totale et inhabituelle devant peu de spectateurs.

Direction l’USF (United Sardine Factory, ancienne conserverie installée sur le port reconvertie en centre culturel avec salle de cinéma, espace d’exposition pour l’art contemporain, une salle cabaret, un restaurant, une grande salle de diffusion dans l’esprit scène de musiques actuelles, des bureaux…) pour l’immersion dans le Nattjazz festival (Ce festival se déroule toujours fin mai avec une centaine de groupes pour une dizaine de soirées). C’est le moment des retrouvailles avec un certain nombre de directeurs de festivals français et étrangers…

Pas moins de sept concerts sont prévus au programme de cette première soirée, il faut savoir jongler avec les salles (en fonction des jauges) et les horaires, se glisser subrepticement, écouter un maximum et vite s’enfuir vers d’autres décibels. Cette première soirée sera néanmoins décevante (musicalement) seuls les petits énervés de Puma ont produit quelque chose qui semble intéressant. Cependant, ils jouent beaucoup trop fort ce qui dessert totalement leur musique et ne donne pas envie d’en découvrir plus de 10 minutes. Ce n’est plus de l’improvisation mais de la construction expérimentale superposant des strates sonores.

e lendemain nous partons en car pour une ballade incroyable entre fjords, cols de montagne et d’interminables tunnels vers Voss puis Stalheim avec un show case à l’hôtel en haut du col avec le groupe Art Directors : un jeune trio guitare/basse-vocaliste/batterie un peu repérés par Zorn… Le résultat est un peu brouillon et manque de vécu. Ils se situent dans cette veine aspirant à l’improvisation pure, à un magma sonore assez éprouvant… Nous reprenons notre périple vers Undredal dont l’accès routier est possible depuis seulement la fin des années 80 et la plus petite église en bois de Norvège (40 sièges, datée du 12eme siècle elle est restée à l’identique depuis 1650 avec une décoration polychrome intérieure étonnante) absolument magnifique. Un trio chanteuse accordéon et guitare électrique a repris des airs du folklore pour un moment paisible et très agréable. Puis nous avons pu déguster le fromage marron local et divers produits comme la saucisse de mouton, confiture de mûres des fjords…

De retour à Bergen le soir nous avons eu autant de concerts que la veille, impossible de se rendre dans la plus petite salle (de cinéma) trop de monde pour écouter le Doppler Ensemble. Dans le cabaret, la remarquable chanteuse Kristin Asbjørnsen (que nous retrouverons en novembre à Reims) interprétait un répertoire un peu vieillot avec le Nymark Collective, ce concert n’avait d’intérêt que pour la voix sublime de Kristin. Autre moment douloureux de ce festival, la prestation de Dabrhahi quartet norvégien fossilisé au début des années 70 avec un mauvais jazz rock qui je l’espère ne sortira pas trop des frontières de ce pays.
La prestation du saxophoniste Karl Seglem est aussi une déception malgré la présence du merveilleux percussionniste Helge Norbakken (que nous avions pu accueillir avec Maria Joao par le passé).

Le propos n’est pas aussi efficace que sur le disque et les instruments traditionnels dont il s’est entouré, entravent sa musique. Je vous conseille néanmoins de découvrir cet enregistrement… Dans la plus grande salle, le show du groupe DinoSau avec leur groovy electro pop nous a offert une récréation amusante et vitaminée. La vraie belle prestation de cette nuit était réalisée par le groupe finlandais Mikko Innanen & Innkvisitio, débordant d’énergie, de surprises et de musicalité !

e lendemain, dimanche, nous sommes allés visiter un hôtel historique de style viennois dans lequel nous avons assisté à un récital d’un grand pianiste local autour d’airs de Grieg l’enfant du pays. L’après-midi étant libre, nous avons répondu à l’invitation de Kjell Kalleklev qui nous a fait découvrir sa maison dans un quartier très calme et très chic de Bergen. Nous avons pu siroter et discuter au soleil pour un après-midi bucolique : l’occasion de parler de ses programmations, ses envies, de possibilités d’échanges avec des interlocuteurs originaires de Montréal, Sarajevo ou Odessa !

Le soir, retour dans la tourmente des concerts avec le très bon trio de musiciens allemands Carsten Daerr, puissant et compact avec ce batteur très efficace qu’est Eric Schaefer.

Dans la petite salle perchée en haut du bâtiment, Terje Isungset batteur et chaman, se produisait en duo avec la danseuse Therese Skauge. Ce bonhomme est véritablement étonnant avec son instrumentarium qui bouscule et inspire les musiciens norvégiens depuis une vingtaine d’années déjà.

Muni de ses bouts de bois flottés, de fagots en guise de baguettes de batterie, de clochettes, de corne de bouc, de galets de guimbarde, il crée sa musique peuplée de sons oniriques et habitée par la force sauvage de la nature norvégienne. On pourra simplement regretter la prestation de la danseuse dont les mouvements manquaient un peu d’inspiration.

À retenir également de cette soirée, le groupe danois Ibrahim Electric (guitare, orgue et batterie) aux rythmes dansants et efficaces dans un esprit parfois rock et même surf : sympathique. Une autre bonne surprise de cette soirée : l’américaine Sharon Jones and the Dap Kings superbe machine à groover avec une section de cuivre imperturbable pour une fin de soirée tout feu tout flammes dans la grande salle de l’USF.

Pour la dernière soirée, après une fort agréable petite ballade en bateau l’après-midi, le programme était plus léger, jour férié oblige car le lundi de Pentecôte tout est généralement fermé dans ce pays très marqué par la religion. Le concert le plus attendu était sans aucun doute celui du Carlos Bica & Azul (avec le guitariste allemand Frank Möbus et le batteur Jim Black) : un moment superbe de musicalité, de mélodies et d’énergie ! Et dire que ce concert aurait pu être annulé car Carlos Bica s’est vu refusé l’embarquement pour cause de délais d’enregistrement supplémentaires en raison de sa contrebasse… Heureusement, il existait un autre vol dans la journée mais le planning de la soirée en a été bouleversé.

J’était assez curieux d’entendre le groupe Live Maria Roggen dont nous avions pu écouter un album fort prometteur avec un univers très original, une programmation était même peut être envisagée. Malheureusement, leur passage sur scène manquait d’assurance et d’entrain. Une sorte de flottement douloureux et laborieux les empêchait de vraiment décoller… La toute dernière bonne surprise fut le duo de la chanteuse norvégienne Sissel Vera Pettersen et du pianiste danois Nicolai Hess : légèreté, raffinement et délicatesse. Ces deux-là possèdent un bel univers et s’entendent à merveille.

Chacune des soirées se terminait invariablement dans les bureaux du Vestnorsk pour d’interminables discussions et un dernier verre pour ne pas faire mentir l’hospitalité légendaire de nos hôtes. Et c’est fatigué mais comblé, avec des disques plein les valises, les oreilles bourdonnantes et plein de souvenirs en tête que j’ai finalement quitté, non sans de gros soupirs, le pays du saumon.

Gilles Gautiersen

www.nattjazz.no