Das Kapital

Ballads & Barricades : Das Kapital plays Hanns Eisler

Lors de la première écoute, ce fut le choc. Bien entendu, certains disques sont euphorisants, formidables ou uniques. Le tout nouvel album du trio Das Kapital « Ballads & Barricades » est décisif, tant il me semble qu’il marquera la production musicale de ces prochaines années. Les trois musiciens ont su concentrer dans ces morceaux les réponses aux questions musicales que nous nous posons tous, avec l’extrême intelligence de ceux qui sont à l’écoute du monde. Une vraie vision engagée du monde et donc de notre rapport à la musique. Rencontre avec le guitariste Hasse Poulsen et le saxophoniste Daniel Erdmann pour papoter...

La naissance du trio.

Daniel Erdmann "Das Kapital est né lors d´une session chez Edward Perraud en 2002, c´était tout de suite clair qu´il fallait sérieusement envisager de travailler ensemble."

Hasse Poulsen "Pendant pas mal d’années Edward organisait des sessions dans sa cave. Un jour fin 2002 il m'a invité avec Daniel et ça a marché tout de suite. Nous nous sommes mis d'accord pour créer le meilleur trio jazz du siècle ! Nous avons trouvé le nom un peu plus tard."

Le travail de l'improvisation.

Hasse Poulsen "C'est l’improvisation qui est le centre, le noyau de tout ce que l'on fait. Nous avons des idées qui nous permettent de nous sentir très libres. Ce n’est pas évident ! Dans tous les styles d’impro il y a des règles très précises qui délimitent les possibilités musicales. C’est aussi vrai pour le jazz scolaire (qui dicte comment jouer rythmiquement, comment aborder les harmonies et les mélodies) que pour les différentes chapelles des musiques dites improvisées (non idiomatique, réductionnisme, bruitisme, free jazz etc...). Dans Das Kapital tout est possible. Nous utilisons toutes nos expériences stylistiques. Mais sans essayer de jouer les styles selon les manuels. Nous jouons dans l’esprit de la musique improvisée, c’est à dire que nous permettons le droit de tout faire exister simultanément : nous pouvons jouer chacun notre tempo, chacun notre groove, chacun dans son style... Ce qui est important, c'est que nous ne savons jamais ce qu'il va se passer. C’est une découverte permanente."

"Lenin on Tour", "Wonderland", "La conquête des cimes" : Das Kapital et les images.

Daniel Erdmann "Das Kapital est devenu une plateforme pour de multiples projets. L´image change la réception de la musique, ce qui est vraiment très intéressant. Mais l'image nous fait aussi jouer plus espacé, même si l´idée n´est pas de faire une musique de film. Le défi était de trouver un juste équilibre entre l´image et la musique."

Hasse Poulsen "L’idée centrale de notre coopération image-musique est que ni l’un ni l’autre doit être au service de l’autre. C’est comme le travail de John Cage et Merce Cunningham. La musique existe comme telle et les images comme... des images. Le résultat est ce qui se passe dans la tête de chaque auditeur/spectateur pendant le spectacle. Wonderland a eu quelques ramifications : d’abord "Lenin on Tour" qui est un film constitué des images d’une artiste allemande, Rudolf Herz. Les vidéastes en ont fait une version concert sur lequel Das Kapital improvise. Puis nous avons fait "La conquête des cimes" au festival de Grenoble : là il s’agit d’un film des années 30 mis à disposition par la cinémathèque de Grenoble. Merci à Jacques Panniset pour ce projet."

Ballads & Barricades : le répertoire et Hanns Eisler.

Daniel Erdmann "J´avais depuis longtemps envie de jouer ces morceaux mais je ne n’imaginais pas avec qui ça puisse voir le jour. J´ai proposé ce projet à Hasse et Edward qui ont accepté".

Hasse Poulsen "Notre répertoire Hanns Eisler est venu d’une envie de travailler des morceaux et voir ce que ça apporterait au groupe. C'est Daniel qui a choisit, il a fait l’académie Hanss Eisler de Berlin. Pour moi c’était une très bonne idée puisque je connais certaines de ses chansons depuis mon enfance et j’adore vraiment cette période musicale : la grande époque des chansons des années 20 au 50. On peut inclure dans cette période les tubes de Broadway, et les chansons de Trénet, Brel, Brassens. Il y avait une vraie science de l’écriture des chansons ce qui permet de les utiliser comme une base pour de la musique instrumentale et de l’improvisation. Dans la musique de Eisler il y a un autre plus : il était élève de Arnold Schönberg et s’efforçait de marier la culture populaire avec la culture savante. Ça veut dire que ses formes et ses constructions ne suivent pas les formules utilisées la plupart du temps par les compositeurs des chansons populaire. Et ça nous donne une grande place pour nous, pour que l'on puisse intégrer la musique de Hanns Eisler dans notre musique à nous. Ça reste la musique de Das Kapital. C’est une expérience très enrichissante, et ça fonctionne bien avec le public !"

Le fonctionnement du groupe.

Daniel Erdmann "Dans Das Kapital chacun a trouvé son rôle, et nous communiquons très directement entre nous en ce qui concerne les changements musicaux. On essaie d´avancer en permanence."

Hasse Poulsen "Le travail dans Das Kapital est extrêmement collectif. Nous sommes trois leaders, on parle beaucoup ensemble, on se respecte beaucoup. C’est une situation très privilégiée et très rare. Et ça marche. On aime bien être ensemble. Evidemment il ne s’agit pas d’un bonheur mièvre. Nous avons de grandes discussions et on s’enflamme tous assez facilement, mais ces bravades sont bien intégrées et ne font pas mal."

Propos recueillis par Jean Delestrade

Ballads & Barricades : Das Kapital plays Hanns Eisler (Quark Records 2009)

www.das-kapital.com

www.daniel-erdmann.com

http://hp.kulturverket.org

www.edwardperraud.com