Michel Grailler

Fairly

Enregistré à Paris en octobre 1991, "Fairly" est un disque magnifique. Magnifique par l'esthétisme musical et aussi par l'émotion qui s'en dégage. "Mickey" Graillier n'est pas seulement un pianiste. Ou plutôt si, il EST pianiste. "Le jazz est enraciné dans la nuit, dans le noir, mais finalement, donne un peu de chaleur, de lumière". Cette phrase extraite d'un entretien réalisé par Franck Médioni en 2000, dit tout de Michel Grailier. Elle dit a quel point il vivait cette musique au plus profond de lui même. La période de sa vie qui l'illustre peut être le mieux est celle du Riverbop. Un club au centre de Paris dans lequel il a joué tous les soirs pendant dix ans. Non-stop toute la nuit, jusqu'à midi. Il lui arrivait même d'y dormir pour reprendre le soir. Il y a joué avec les musiciens américains de passage à Paris, Philly Jo Jones ou Steve Grossman.

Chet Baker représente aussi une grande partie de sa vie. "Chet a carrément décroché une musique de l'univers" dit-il. Il apprend à ses côtés qu'il ne faut pas se considérer comme un créateur de musique, mais comme un transmetteur. "Fairly", seul au piano, Michel Graillier livre un tête à tête avec tout ce qu'il est. Une sonorité sans égale, et une capacité incroyable à transcender les émotions perdurent tout au long de cet enregistrement. Des hommages à ces maîtres au travers de compositions ("Central Park West" de Coltrane ou "For Tomorrow" de McCoy Tyner). Et des compositions originales, dont la plus émouvante est certainement "Bill's Heart" dédiée à Bill Evans. Entre les notes, on sent que les deux pianistes échangent comme si la vie de l'un répondait à la musique de l'autre, comme si la musique de l'un répondait à la vie de l'autre.

Jean Delestrade

Fairly (Le chant du Monde, 2002)