Balejazz

Par notre envoyé spécial au festival de Balestrand, Norvège.

Il y a des jours comme ça où l’on se sent de bonne humeur comme celui par exemple où un petit mail de Philippe Ochem directeur du festival Jazz d’Or à Strasbourg nous apprend que Bo Grønninstaer du Vestnorsk Jazz Senter basé à Bergen en Norvège a réuni des fonds spécialement pour inviter quelques programmateurs européens à découvrir le festival Balejazz à Balestrand au cœur des fjords. Ce festival programme essentiellement des artistes norvégiens et se trouve être un des endroits où les agents et les organisations officielles norvégiennes convergent régulièrement. Il suffisait juste de répondre « oui, oui je veux bien y aller » d’autant que - étonnamment - peu de programmateurs ont répondu présent. Ce périple de rêve a réuni finalement Margherita Rodigari - Clusone Jazz Festival en Italie, Simona Maxim – Sibiu Jazz Festival en Roumanie, Jacques Pannisset - Grenoble Jazz festival, Philippe Ochem Jazz d’Or Strasbourg, Philippe Méziat - Bordeaux Jazz festival, Jean-Pierre Bissot – Gaume Jazz Festival en Belgique et moi-même, Gilles Gautier pour le Reims Jazz Festival.

Le jeudi 12 mai dernier, en deux sauts de puce via Amsterdam, je découvrais les incroyables côtes basaltiques déchirées de la Norvège près de Bergen. En compagnie de Jacques et de Simona nous avons retrouvé nos petits camarades au restaurant de l’USF Culture Center : le bâtiment abritant les locaux du Vestnorsk Jazz Senter à traduire littéralement par Centre du Jazz de la Norvège de l’Ouest. Cette structure a la forme d’une fondation financée par l’Etat norvégien, la Ville de Bergen et quatre régions (Hordaland, Rogaland, Sogn et Fjordane). Elle reçoit en outre des subsides d’autres institutions, de sponsors et de la Fédération Norvégienne du Jazz, son budget annuel est situé entre 350 et 400 000 euros. Son rôle : organiser des concerts de grande qualité, coordonner le montage de projets et en financer certains, être centre de ressources pour les musiciens, organisateurs et le public. L’ancienne conserverie réhabilitée contient 3 salles de concert (800, 450 et 100 places), un cinéma, un restaurant-bar, des locaux en tout genre pour des activités culturelles variées (danse, peinture, musique…). A proximité, une salle de 2000 places. Le Vestnorsk organise une trentaine de concerts dans l’année (Chick Corea, Dave Holland, Brad Mehldau, Terje Rypdal…) et aide au financement d’une centaine ! Le Centre est le lieu où se déroulent les concerts du Nattjazz, un des festivals de Jazz les plus importants de Norvège. Le Vestnorsk et Nattjazz cohabitent dans les mêmes locaux, d’ailleurs le programmateur de l’un travaille aussi pour l’autre. Attablé avec vue sur le port de Bergen, je retrouve avec plaisir mes compatriotes (que je côtoie régulièrement au sein de l’Association des Festivals Innovants en Jazz et Musiques actuelles : l’Afijma) et fais connaissance avec notre hôte et les autres festivals. La lumière est très particulière, le soleil n’est pas encore couché et pourtant il est plus de 22h. Il en résulte une atmosphère d’étrangeté, de merveilleux que l’air marin et le cri des mouettes viennent renforcer.

Le lendemain vendredi 13, nous prenons le ferry tôt le matin : dommage pour Bergen je n’aurai vu que le port quelques instants. Pendant 3h30 nous quittons le Byfjord pour rejoindre le Sognefjord en passant par Vik. Cette croisière est vraiment fabuleuse, le paysage magnifique. Nous découvrons toutes ces petites maisons colorées accrochées dans des vallées minuscules entre deux sommets couverts de neige, des cascades… Puis nous arrivons à Balestrand, petite localité d’environ 1500 personnes (ce qui doit être surévalué), pourvue d’un gigantesque hôtel de style suisse le Kviknes dans lequel nous serons (fort bien) logés, d’une superette-poste, d’un fleuriste-cartes postales et d’une station service… et pourtant le Balejazz festival donne lieu à 22 concerts en 3 jours. L’hôtel, la salle polyvalente, la magnifique église en bois et le bar / boîte de nuit sont investis sans relâche dans un périmètre de 500m ! Bref, les hostilités musicales débutent pour nous par le concert du brésilien Milton Nascimento à 18h dans la salle polyvalente en présence de la diaspora brésilienne du coin. C’est un show très léché, une fusion de musique brésilienne, de bossa, de jazz, une sorte de world-brasiliano-jazz internationale de bon aloi. Pas vraiment intéressant, bien qu’agréable, puisque l’objectif reste d’écouter des nordiques… mais c’est assez drôle de voir un artiste qui rempli des stades entiers au Brésil faire 450 personnes (cad complet) au fin fond de la Norvège. Il faut quand même préciser que si Balestrand est effectivement un endroit qui paraît assez isolé et reculé, le public est globalement présent et les moyens mis en œuvre sont excellents : lumières et sonorisations ne relèvent pas du bricolage. D’ailleurs les nordiques semblent développer un goût prononcé pour les sub-basses… Je ne vous ferais pas l’affront de vous parler du saumon de Norvège (mariné aux herbes !!!), des marinades de hareng, des écrevisses des glaciers et autres plaisirs culinaires dont nous avons pu profiter lors de ce séjour…

Ce même jour, j’ai enfin pu écouter en live un des meilleurs musiciens de ce pays : le guitariste Eivind Aarset en solo dans un grand salon de l’hôtel Kviknes en compagnie d’une soixantaine de spectateurs. Derrière Eivind une fenêtre avec vue sur le fjord… Pédales, samplers, ordinateur et guitare électrique : immersion dans l’univers onirique poétique et mystérieux de cette musique électronique scandinave très particulière et reconnaissable entre mille. Son utilisation des machines et des traitements sonores est très efficace et les nappes de guitares me font retrouver l’univers de ses disques et ceux de Nils Petter Molvaer auxquels il a participé. Pour ne rien gâcher, l’homme semble discret, pudique mais souriant : un très bon moment de musique.

Le lendemain à 13h, nous assistons depuis le balcon de l’hôtel à un concert improvisé et gratuit et sous un beau soleil de Nils Petter Molvaer, le Dj Jan Bang et Arve Henriksen au pied de l’hôtel. Là, j’avoue que l’on touche au fantasme réalisé : le souffle nordique et les sons aériens de la trompette de Molvaer en plein air au milieu des fjords ! Quelques dauphins surnagent au loin et la neige scintille sur les sommets qui nous entourent. C’est aussi la découverte en live de Arve le disciple de Molvaer : une sorte de Médéric Collignon (beaucoup moins exubérant) norvégien qui a développé des capacités vocales très intéressantes et utilise sa voix dans un registre aigu pour poser de douces mélopées sur des nappes électroniques, parfois il joue sans embouchure et aussi de 2 trompettes en même temps ! Molvaer, quant à lui est toujours aussi royal… Ils sont vraiment forts.

Un peu plus tard vers 15h, c’est une rencontre Italie contre Norvège dans le salon de l’hôtel. Antonello Salis à l’accordéon contre Stian Carstensen au même instrument. Très impressionnante présence de l’italien, énorme technique et une occupation de l’espace sonore éblouissante. Malheureusement, il ne fera qu’un morceau avant de céder la place au norvégien. Généralement, on apprécie les musiciens qui ont de l’humeur et de la verve. Mais quand on ne comprend pas un traître mot de norvégien et que celui-ci s’interromps constamment pour raconter des blagues cela devient éprouvant. De plus, il nous a donné à entendre un véritable pot pourri avec du classique, des airs traditionnels et un soupçon de jazz. Vainqueur : Italie et haut la main. Le dernier morceau (de bon goût) a réuni les deux instrumentistes et nous a réconcilié avec Stian.

Cette rude journée de concerts se poursuit avec le Tord Gustavsen trio à 19h dans la salle polyvalente. Une sorte de show intimiste avec l’esprit de Keith Jarrett qui flotte sur cette musique. Tord a la volonté d’être le plus doux possible pour contrecarrer la mode du power trio très en vogue actuellement. Mais le résultat n’est vraiment pas original. Il pourrait être de n’importe quelle nationalité sa musique n’est pas connotée nordique. Très mélodique, c’est un vrai piège à filles : d’ailleurs beaucoup de jeunes demoiselles dans la salle semblent apprécier le jeune playboy.

Retour au salon de l’hôtel à 21h, pour un trio (piano, contrebasse batterie) : In The Country. Ce sont de jeunes musiciens norvégiens plusieurs fois primés dans les concours nationaux. Leur écriture est intéressante : ils savent se poser, ne pas tomber dans le piège du power trio qui fait mouche en ce moment sans aller à l’extrême façon Tord Gustavsen. Leur musique possède une force intériorisée, une tension énergique qui sous-tend les morceaux sans se déverser… pour finir le set ils nous donnent à entendre leur version de « laschia ch’io pianga » de Haendel (un des tubes du film Farinelli) très apaisante.

Dans le bar-boîte de nuit attenant à l’hôtel à partir de 22h : deux formations. Tout d’abord Arve Henriksen et le Dj Jan Bang que l’on avait pu écouter en début d’après-midi. Puis après une courte pause Nils Petter Molvaer, Jan Bang et Pål Nyhus. La salle est minuscule et vite remplie. Les sets ressemblent pour beaucoup à ce que j’avais entendu plus tôt mais c’est un vrai plaisir que de retrouver cette musique dans un environnement de club électro qui lui colle si bien. La musique semble appréciée du public mais j’imaginais celui-ci plus exubérant.

Le dimanche, nous avons eu le plaisir de discuter avec un représentant de l’institut norvégien Rikskonsertene qui prépare une opération d’aide à l’export en Europe pour quatre formations norvégiennes dont In The Country. Ce pays semble fantastiquement structuré, organisé et soucieux de promouvoir ses artistes jazz hors de ses frontières. Plus tard dans le salon de l’hôtel à 17h, je suis le seul de notre petit groupe a rester jusqu’au bout du concert de Pistol & Motorsykkel… Ce duo est constitué d’un batteur et d’un homme des bois aux machines qui envoie des samples de batterie pour un résultat confus, déstructuré et sans intérêt. D’ailleurs peu de public (à peine 30 personnes) pour subir cette expérience sonore traumatisante d’un goût douteux. Mais j’ai la satisfaction d’avoir accompli mon devoir d’écoute. Pour en finir avec les concerts : Wibutee dans la boîte à 22h. Il y a peu de monde, c’est un des derniers moments de ce festival et les spectateurs ont un peu déserté Balestrand. C’est un très bon concert de Wibutee et son leader le saxophoniste Håkon Kornstad est vraiment en pleine forme. Le mélange d’acoustique et d’effets électroniques est bien équilibré. Super son et belle énergie, ce groupe que nous avons déjà accueilli rempli à merveille son contrat dans cette boîte ! Les spectateurs présents ne sont pas très enclins à la danse : curieusement, ça ne bouge pas trop ! Le lendemain, en ce lundi de Pentecôte, il nous faut penser au retour et notre hôte Bo nous a concocté un trajet touristique d’exception : traversée du fjord en yacht privé jusque Flåm (un rêve) puis nous empruntons un train extraordinaire (850 mètres de dénivelé en 50 minutes !) pour rejoindre la station de Myrdal où nous quittons lunettes de soleil et T-shirt pour les vestes, bonnets et écharpes car il neige et il fait très froid !

Nous prenons enfin le train régional qui relie Oslo à Bergen pour retrouver l’aéroport et c’est là que nous remercions chaleureusement Bo dont l’accueil a été vraiment remarquable. C’est à Amsterdam que nous nous séparons avec des souvenirs plein les yeux et pour longtemps, plein de disques et de contacts. Rendez-vous sur les prochaines éditions du Reims Jazz Festival pour la suite de nos échanges avec les groupes nordiques. Nous y présenterons encore quelques-unes de ces formations remarquables.

Gilles Gautier

www.vestnorskjazzsenter.no