Ahmad Jamal Trio

Pittsburgh-Châlons et aller et retour en Bentley.

Châlons-en-Champagne - Théâtre du Muselet - 4 mai 2005

Il s’assied devant le tableau de bord du Steinway et entame aussitôt le tour du propriétaire, sans aucune hésitation. Il connaît la route et démarre en trombe. Un ou deux standards pour ne pas laisser les spectateurs sur le bord de la route. Ahmad Jamal est lancé. Les copilotes, James Cammack à la basse et Idris Muhammad à la batterie accompagnent le coureur, à la tête de son bolide. Vieux routier, Jamal connaît le parcours comme sa poche. De temps à autre, il donne un petit coup d’accélérateur (les fameux changements de rythmes !) afin de vérifier les pédales. Il y a de la réserve sous le pied. Quelle maîtrise ! Rien n’échappe au maître de Pittsburgh devant lequel tout s’efface : les coéquipiers accompagnent plus qu’ils ne décident du chemin, de la cadence à suivre. Un petit signe et le bassiste achève sa course, un clin d’œil et le batteur se lève pour répondre aux ovations. Rien n’est laissé au hasard, il y a peu de place pour la flânerie. Tout est prévu, sauf le moucheron qui fait des circonvolutions autour de la basse avec l’insolence des improvisateurs…

N’empêche, le charme agit. Jamal creuse le sillon de ses compositions, la perfection guette : pas un excès de note, aucune volubilité, de retenue pas plus. L’épure et la ligne, comme chez Bentley. Il s’échauffe en route et savoure son plaisir, s’efface devant la parfaite mécanique de ses suiveurs. On l’attend au tournant, on le scrute pour savoir où il peut bien aller, main droite sur le clavier, main gauche dans la poche. Sans regarder dans le rétroviseur, il revisite « Poinciana ». On croit entendre Vernell Fournier et Israël Crosby, le 16 janvier 1958 au Pershing Club de Chicago, la porte battante, les verres qui s’entrechoquent. Le temps s’est immobilisé… Le charme envoûte : c’est « Misty » d’Erroll Garner, Jamal glisse le nom de Clint Eastwood ayant popularisé ce titre, le temps d’un long métrage. « But not for me » relooké et quelques autres. On voudrait retenir ce véhicule mystérieux qui trace, le Châlonnais médusé par les états de service se fait resservir deux tours de circuit. Encore quelques cascades de notes aigrelettes et la légende repart en coulisse sous les bravos inépuisables…

Frédéric Chef

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