LA FORTERESSE TOMBE

La nouvelle est tombée en février sur le site du label de John Zorn (www.tzadik.com) : “Together for close to fifteen years, John Zorn's Masada Quartet is officially breaking up and will be performing two of their last live concerts ever at Lincoln Center March 9th and 10th on a double bill with Cecil Taylor's New AHA 3.”. En d’autres termes, le quartet acoustique Masada se suicide comme l’ont fait les derniers habitants de la forteresse juive Masada en 74 après JC, avant d’être envahis par les légionnaires romains après sept mois de siège.

Le quartet Masada est né en 1993 d’un challenge que John Zorn s’est imposé à lui-même : écrire une série de compositions dans lesquelles la mélodie prédomine. Jusqu’alors, ses œuvres étaient plus généralement axées autour du son et de la structure (la série des Game pieces, les musiques de films, Naked City). Il instille dans ce nouveau répertoire ses multiples influences, telles que le rock, le classique, le jazz, la musique du monde. Un style prend le dessus : la musique Klezmer. Il opte pour une formule légère, à l’image du quartet sans piano d’Ornette Coleman et s’entoure de Greg Cohen (contrebasse), Joey Baron (batterie) et Dave Douglas (trompette). La "Radical Jewish Culture" vient de naître et avec elle le pharaonique projet Masada. Car le quartet n’est que la partie émergée de l’iceberg.

Sur une durée de treize ans, Zorn va noircir des monceaux de papiers à musique. 2 thèmes par page, rédigés façon pattes de mouches (voir les reproductions de partitions dans le livret de "Sanhedrin"). Le book 1 (premier recueil), dans lequel le quartet puise la quasi-totalité de son répertoire, est écrit en quatre ans et compte 205 morceaux. Le book 2, riche d’un peu plus de 300 pièces est écrit en… trois mois. Le book 3, fraîchement terminé, compte 93 compositions. Toute cette écriture est jouée par une multitudes de formations parmi lesquelles on peut mentionner les plus prolifiques : l’Electric Masada, Le Masada String Trio, Bar Kokhba ou le duo Mark Feldman / Sylvie Courvoisier. La discographie masadesque hors du quartet totalise à ce jour 17 albums (dont plusieurs doubles). Si l’arrêt du quartet a de quoi décevoir ses nombreux admirateurs, John Zorn nous laisse 19 albums officiels et un DVD pour nous consoler.

John Zorn est un monstre de créativité et d’énergie. Un seul exemple suffit à en apporter la preuve : dans la seule journée du 20 février 1994, le quartet réalise l’exploit d’enregistrer la quasi-totalité des 4 premiers albums studio ("Alef" – "Beit" – "Gimel" – "Dalet") et de se produire en concert le soir même au Café Mogador pour trois sets. Ils mettront la dernière main à Gimel le 22 juin de la même année.

Les 6 autres volumes seront enregistrés entre 1995 et 1997 au rythme de deux par an et sans jamais dépasser une journée de studio pour chaque disque. En 2005, en guise de conclusion, sort "Sanhedrin", double album réunissant les alternate takes des séances studios et un inédit du groupe (Nefesh qui fût enregistré par une autre formation masadesque, le trio d’Anthony Coleman avec Mark Dresser et Kenny Wollesen).

Les dix albums, nommés par les dix premières lettres de l’alphabet hébreu, constituent la moitié du corpus du Book 1. Le reste du répertoire devait probablement à l’origine alimenter les douze autres lettres de l’alphabet. Le 4ème volume – "Dalet" – est beaucoup plus court que les autres et était initialement offert aux acheteurs des trois premiers opus.
Sélectionner les meilleurs d’entre eux selon mes propres goûts ne présente que peu d’intérêt. On peut en revanche se rapporter aux enregistrements et performances live afin de déterminer quelles sont les pièces les plus jouées par le quartet. C’est avec les albums "Beit", "Gimel" et "Thet" que le groupe construit la plupart de ses concerts. Les volumes 8 et 10 sont les moins sollicités.

Le Masada Quartet était avant tout un groupe de scène. Le mois des premiers enregistrements studio, en février 1994, le groupe joue six fois par semaine au café Mogador. Les clients du restaurant refusant de payer les cinq dollars supplémentaires demandés pour la musique, Zorn rétribue ses trois comparses de sa propre poche. C’est cette longue pratique commune de la scène qui construit un véritable groupe au service d’une même musique. C’est la force de cette formation qui se distingue ainsi des innombrables, improbables et opportunistes all-stars américains qui encombrent les gros festivals européens pendant les beaux jours. Pas d’egos en jeu. Un regard, un geste, un souffle, entre sorcellerie et télépathie et tous se dirigent instantanément dans la même direction. Si le quartet sur scène, parmi les concerts enregistrés et publiés, ne pratique que le tiers du répertoire du book 1 (une grosse soixantaine de morceaux tout de même) et en joue plus volontiers une dizaine ("Ashnah", "Hadasha", "Piram", "Ziphim", "Ravayah", "Lachish", "Karaim", "Katzatz", "Bith aneth", "Acharei mot"…), les versions ne sont jamais les mêmes. Les intentions, les tempi, les énergies sont à chaque fois remis en question. C’est aussi pour cette raison que les performances du groupe sont toujours aussi vivantes et généreuses. Les musiciens sont heureux de jouer ensemble, cela se voit et s’entend. Les accolades et éclats de rire sont courants sur scène.

Les neuf concerts publiés (huit albums et un DVD) couvrent une période de dix ans.
De 1993 à 1995, quatre enregistrements témoignent des débuts du groupe. Il s’agit de "First Live", "Live in Jerusalem", "Live in Taïpei" et "Live" seul album live à ne pas être sorti chez Tzadik et qui présente la particularité d’avoir Kenny Wollesen dans ses rangs (futur batteur de la version électrique de masada) en remplacement temporaire de Joey Baron. "First Live" est enregistré quelques minutes seulement après la création du groupe. Les morceaux ont été rapidement déchiffrés avant de monter sur la scène de la Knitting Factory à New-York. Pendant ces deux ans, l’essentiel est déjà là, mais on peut déceler encore quelques fragilités.
Après un silence de 4 ans, vient la deuxième période : 1999-2003 illustrée par un DVD et 4 nouveaux enregistrements : "Live in Middelheim", "Live in Sevilla", "Live at Tonic" et "Masada 50’7". Le quartet est au sommet de son art. La mécanique est bien huilée, l’énergie et la musique s’en sortent renforcées.

Le DVD est un must pour ceux qui ne verront jamais plus le groupe en live. L’aspect visuel aide à mieux comprendre le fonctionnement du groupe et la musique de John Zorn en général. Si la gestuelle très présente et directive du saxophoniste peut surprendre et même choquer, il ne faut pas se méprendre sur le rôle de celle-ci. John Zorn est avant tout un compositeur et plus spécifiquement un compositeur de l’instant. La pièce, une fois écrite sur le papier à musique, ne constitue que la moitié du travail. Encore faut-il la modeler et la ciseler in situ, lui construire une cohérence sur le vif, et cela implique parfois de subordonner la liberté de musiciens solistes à l’intérêt supérieur de la musique. D’ailleurs, sur bon nombre de ses projets, John Zorn est présent sur scène mais ne joue pas de saxophone (Bar Kokhba, Masada String trio, Cobra, Moonchild).

Depuis 2003, plus de témoignages live dans les bacs. Cependant, 2003-2006 constitue clairement une troisième période dans la vie du groupe. Les performances françaises de Grenoble, Marciac, Vienne ou Nancy (pour ne parler que de celles que je connais) en témoignent. De nouvelles écritures issues du Book 2, viennent enrichir le répertoire et comme si c’était encore possible…l’énergie est décuplée !!! Les tempi s’envolent, certains morceaux durent moins d’une minute. Le groupe reçoit à chaque fois de la part du public un accueil digne d’un groupe de Rock et si d’aventure, un autre groupe partage l’affiche de la soirée, malheur à lui…(Ravi Coltrane et John Scofield en ont encore mal au derrière).

Si aucune explication n’a été jusqu’à maintenant donnée quant à l’arrêt du groupe, il reste fort probable que les agendas de ministres de chacun des membres du groupe soient en cause. Dave Douglas, en plus de ses formations personnelles se produit beaucoup au sein du San Francisco Jazz Collective avec Joshua Redman et Bobby Hutcherson ; Greg Cohen tourne avec Ornette Coleman et reste un compagnon fidèle de Tom Waits ; Joey Baron doit gérer son Killer Joey et la montée en puissance du nouveau trio Zornien : Moonchild/Astronome. Quant à Zorn, maintenant reconnu d’un plus large public, il ne devrait avoir aucun mal à faire tourner n’importe lequel de ses innombrables projets dans les meilleurs endroits. Peut-être aura-t-on même la chance de voir se produire plus souvent la nouvelle mouture du New-York Art Quartet qu’il a intégrée (avec Roswell Rudd, Milford Graves, Reggie Workman + Amiri Baraka).

Quant au défunt quartet, nul doute que le saxophoniste conserve au fond de ses tiroirs quelques bandes qu’il nous offrira en cadeau d’anniversaire d’ici quelques années.

Guillaume Grenard

Discographie

Studio Live
ALEF (DIW-888)
BEIT (DIW-889)
GIMEL (DIW-890)
DALET (DIW-923)
HEI (DIW-899)
VAV (DIW-900)
ZAYIN (DIW-915)
HET (DIW-925)
TET (DIW-933)
YOD (DIW-935)
SANHEDRIN (tzadik #7346-2)
FIRST LIVE (tzadik #7337)
LIVE (jazzdoor 1293)
LIVE IN JERUSALEM (tzadik #7322-2)
LIVE IN TAIPEI (tzadik #7323-2)
LIVE IN MIDDELHEIM (tzadik #7326)
LIVE IN SEVILLA (tzadik #7227)
LIVE AT TONIC (tzadik #7334-2)
MASADA 50`7 (tzadik #5007)
DVD: MASADA LIVE AT TONIC 1999 (tzadik #3003)


www.tzadik.com

www.myspace.com/johnzorn