Carla Bley

Jazz realities

2006, Au paradis, Saint-Pierre, railleur, dit à Steve Lacy :

- "Tu sais que sur terre, Aldo Romano a enregistré avec Carla B. et qu’ils passent sur toutes les radios ?
- Un Jazz Realities 2, sans moi et sur toutes les radios ? ça m’étonnerait, s’offusque Lacy.
- Pas CARLA Bley !! CARLA Bruni !! un ex-mannequin aphone !
- Si t’as rien de mieux à faire que de te foutre de ma gueule derrière ton guichet, je retourne jouer avec Mal Waldron, on a un Gig ce soir à l’Eden Bar !" Et il s’en va incrédule…

40 ans plus tôt, en 1966. La Free Music poursuit son ascension. Dans les bacs sortent "Méditations" de Coltrane (un an avant sa mort), "Live at the Golden Circle" d’Ornette Coleman, Albert Ayler tourne en Europe avec son Quintet.

Carla Bley et Michael Mantler, qui depuis peu, sont à la tête de la Jazz Composer’s Orchestra Association (JCOA), forment un ensemble avec 3 autres jeunes musiciens : Aldo Romano à la batterie, Kent Carter à la contrebasse et Steve Lacy au saxophone soprano (32 ans, le plus âgé de la bande).

L’enregistrement de "Jazz Realities" restera comme le seul témoignage de la période la plus free de la pianiste. Cependant, pas de rupture avec l’héritage. Le titre de l’album révèle une filiation assumée avec le "jazz" et les trente premières secondes d’écoute (sur "Doctor", composé par la pianiste) font référence à deux célèbres Charlie : Chaplin et Parker. La forme traditionnelle thème – improvisation – thème est appliquée à tous les morceaux.

Malgré une impression de grande liberté et une place primordiale réservée à l’improvisation, l’écriture reste très travaillée. Carla BLEY, déjà géniale compositrice, nous livre ici deux futurs standards. Le superbement nostalgique "Oni Puladi" ("Ida Lupino" lu à l’envers) et le très énervé "Walking Batterie Woman". Le trompettiste signe deux titres ("J.S." et "Communications n°7") qui annoncent la couleur de ses futures œuvres.

Aldo Romano et Kent Carter, en plein dans l’esthétique free du moment, ne tiennent à aucun moment le rôle traditionnel de la rythmique. Ils déroulent un tapis coloriste pour les principaux solistes, en l’occurrence Mantler et Bley. Lacy, à qui pourtant les thèmes vont comme un gant, reste en retrait sur les improvisations collectives et ne joue que des chorus très courts. Lacy fait déjà du Lacy et ne s’intègre que difficilement dans la musique des autres. Romano, très énergique et aérien, jouant sur les scintillements de cymbales et les rafales de caisse claire, répond au quart de tour aux incitations volubiles de Mantler. Bley et Carter apportent du calme et de la douceur à la pâte orchestrale.

Cet enregistrement gagne à être redécouvert aujourd’hui parce qu’il offre un éclairage nouveau sur les carrières maintenant accomplies de ces 5 grands musiciens et d’une manière plus générale, pousse à la réflexion sur les choix et l’évolution du musicien durant toute sa vie. Comment après être passés par cette même expérience à leurs débuts, ont-ils pu prendre par la suite des chemins si radicalement différents les uns des autres ?

Guillaume Grenard

Jazz realities (Fontana, 1966)

Carla Bley piano
Mike Mantler trompette
Steve Lacy saxophone soprano
Kent Carter contrebasse
Aldo Romano batterie