Serge Gainsbourg

Confidentiel

En 1959, le Mars Club est un des hauts lieux du jazz à Paris. Dans la grande tradition de l'époque, le patron engage des groupes à la semaine, voir au mois. A ce moment de son histoire c'est le trio du pianiste Art Simmons qui occupe la scène, accompagné par Michel Gaudry à la contrebasse et du hongrois Elek Bacsik à la guitare. Tous les soirs de la semaine, ils se produisent jusqu'au bout de la nuit. Une des autres grandes traditions de l'époque fait également que les musiciens américains en tournée en Europe débarquent les mains dans les poches, le plus souvent seul. Ils viennent dans le club qui les a engagés et donnent leurs concerts avec l'accompagnement des musiciens "résidents". C'est ainsi que Michel Gaudry et Elek Bacsik seront les sidemen ravis de pointures comme Dexter Gordon, Lee Morgan ou encore Billie Holliday.

Tout cela pour vous dire que lorsqu'ils enregistrent en 1963 l'album dont je vais vous parler, ils font figure de fine fleur du jazz parisien, et d'accompagnateurs recherchés. Quel album ? Une guitare, une contrebasse, une voix : voilà la recette du disque de Serge Gainsbourg intitulé "confidentiel". Puisqu'il faut bien se rendre à l'évidence, primitives et primitifs, le répertoire de cet album de Serge Gainsbourg est clairement jazz. Il contient quelques petits bijoux de compositions. Bien sûr les textes de l'ami Serge sont ciselés avec une précision de haute volée : les grands thèmes gainsbouriens sont présents : les femmes, les pauvres types et encore les femmes, voir surtout les femmes. Mais le contrepoint musical à ces textes est d'une importance capitale : Elek Bacsik et Michel Gaudry mettent en valeur les mots de Gainsbourg comme cela a rarement été le cas dans toute sa pléthorique discographie. Ce répertoire d'un swing classieux réussi à faire cohabiter la décontraction naturelle du personnage et la densité des textes, et cela sied parfaitement à la tonalité et à la prononciation de Gainsbourg.

Encore une fois, levons les yeux au ciel, ma main sur le coeur, l'oeil ému et le regard lointain... Serge est grand. Serge est bon. Et dans sa grande bonté, il nous a donné avec "Confidentiel" un des tous meilleurs albums de jazz vocal français.

Jean Delestrade