Erik Truffaz

Gosses de Tokyo

Yasujiro Ozu / Erik Truffaz Ladyland Quartet
Ciné-concert au Manège de Reims le 18 février 2004

Qu’est-ce qui est important ?

Longtemps le cinéma fut muet. Il arrivait parfois qu’un piano bastringue prête sa voix aux déhanchements des acteurs sur la toile. Puis la bande-son priva les spectateurs de ces improvisations aléatoires. Redonner à la musique le pouvoir illimité du sous-titrage sonore est une idée plutôt rare qui mérite d’être saluée. C’est le pari réussi du quartet Ladyland d’Erik Truffaz accompagnant les images du film d’Yasujiro Ozu intitulé « Gosses de Tokyo ».

Tourné en 1932, le film met en scène deux poulbots de la banlieue de Tokyo, lointains cousins d’Antoine Doinel et de ses « Quatre-cents coups ». La société japonaise est en mutation. L’incessant ballet des tramways livre les petits employés de bureau à leurs patrons, tandis que les bandes rivales de gosses s’efforcent de trouver leur place dans un monde convenu et rigide. « L’école, on aime bien y aller et en revenir. C’est la partie au milieu qui n’est pas drôle. » Les deux frères dénoncent à leur manière et d’une façon universelle les hypocrisies de la comédie sociale. Truffaz « revisite » alors, selon ses termes, l’œuvre d’Ozu en lui confiant l’expressivité retenue de sa trompette. Cette bande-son vivante souligne le désarroi et la violence de l’enfance face aux questions brûlantes qu’elle se pose : « Qu’est-ce qui est important ? » Truffaz tente de répondre, par une musique qui a fait ses preuves - en témoigne la foule des grands soirs, à cette éternelle sollicitation de la modernité. Manu Codjia raffine à la guitare ses chorus bleutés, Michel Benita enveloppe ses complices d’une basse souple et feutrée, tandis que Philippe Garcia saupoudre ses tempos. Le quartet, avec une sérénité tout asiatique, apporte au noir et blanc les fluorescences d’un Occident contemporain parvenu depuis à Tokyo. Un parlophone souligne avec humour les conversations muettes des acteurs pour en traduire l’incompréhensible magie. Des mixers rassemblent les voix musicales. On plane dans une atmosphère colorée aux accents technoïdes, oubliant les images. On se laisse absorber par la poésie de l’écran, délaissant les musiciens. Spectacle total. Mine de rien, s’écrit ce soir une page nouvelle de la grande saga de l’électro jazz. En douceur, profondeur et beauté.

Frédéric Chef

www.eriktruffaz.com