Le Nez du Chameau Joue le Grand Jeu

Musée des Beaux Arts de Reims, le 29 mars

Primitif et sauvage !

« Le Grand Jeu est irrémédiable, il ne se joue qu'une fois » profèrent en canon les musiciens du Nez du Chameau. Le credo est lancé comme une clé du mystère. Le Grand Jeu, mouvement collectif né à Reims dans les années 20, rassemblait des poètes fulgurants dans le sillage de Rimbaud. Il s'agissait d'une entreprise de « casse-dogme » brûlant du feu de la révolte. La musique jouée ce soir en hommage   à cette revue est d'abord confuse. Elle le semble, du moins. On ne cherche pas les jolies choses, en tout cas. Le clavier d'Emmanuel Pedon dessine des arrêtes vives. La guitare de Frédéric Morel explore des couleurs inouïes tandis que Nicolas Bruche redonne ses couleurs aux tapisseries de la salle. Il y a aussi les sonorités inquiétantes, un tantinet poivrées, de Christelle Chatalin, qui frappe, gratte, frotte les objets, caresse une cymbale avec un archet. Soirée para surréaliste. Nous sommes dérangés. Tant mieux. Collectif, le Nez du Chameau refuse le dogme et le confort sonore. L'esprit du Grand Jeu à la lettre. La musique braille, vocifère, refuse. Bravo ! Lucia Recio met en voix un texte allitératif de René Daumal « Qui s'étrangle s'étrange ; mais qui se laisse étrangler n'est plus étranger (...). Qui se saoûle s'esseule, mais qui se laisse saoûler n'est plus seul. » Jamais nous n'avions entendu ce texte aussi beau et cocasse : une chanson de Desnos, un rap futuriste, un sketch de Devos avec cent ans d'avance. « Le Grand Jeu est primitif, sauvage, antique, réaliste » énonçait ce Rimbaud collectif né de la Grande Guerre. Le Nez du Chameau a retenu la leçon et pioche dans les bonnes cartes anthologiques. Lucia use de son organe en organiste et module les accents rauques de sa voix (on pense à Catherine Ribeiro par instants) pour visiter encore les profondeurs de « Moi et moi », dialogue de la conscience éveillée et du rêveur, oeuvre de Roger Gilbert-Lecomte, l'un des poètes majeurs du XXème siècle.

Les pavillons de l'oreille sont bousculés. Matthias Neiss cesse l'admirable chatouillis de sa batterie pour l'exécution d'un thème à la vielle à roue, instrument peu familier des orchestres. Certains spectateurs grincent des dents, lèvent le camp et rejoignent leur pavillon, silencieux. Peu importe. Le vent a passé sur les têtes. Cette lecture iconoclaste des « Grands Joueurs » était salutaire. Utile et curieuse.

A deux pas, Lecomte et Daumal s'échappent une fois encore des transparences éblouies de Josef Sima. Les fantômes du Grand Jeu s'excitent devant cette frénésie pour les contrées inexplorées. La quête du monde visible. Audible aussi, pour une fois.

Frédéric CHEF

http://lenezduchameau.free.fr/